Toujours pas d’heure. Ce n’est pas le ciel de Conakry qui allait nous faire ce cadeau. La tabaski a passé son chemin comme un ouragan financier, ne laissant derrière elle que des miettes de brochettes, des relents de graisse brûlée et des portefeuilles aussi plats qu’une route en chantier. Un motard me fit un signe de la main. À son allure de kamikaze, on n’est jamais sûr de rentrer à la maison en un morceau. À fakoudou !
Je laissai derrière moi la rue qui puait l’espoir mouillé et les os calcinés. J’entrai chez Maître Fromo, un maquis où la misère avait sa carte de séjour permanent. Je m’assis au comptoir. Un journal traînait là, jauni par la bière et daté de je ne sais quel siècle. La une parlait du monde global, ce vaste orchestre où chaque musicien semble jouer de la trompette avec les oreilles. Des guerres ici, des rébellions là-bas, des drones qui volent plus bas que les moustiques mutants de Boffa, et des missiles qui hurlent plus fort que les députés sénégalais. Les politi-chiens organisaient des rencontres sur la paix entre deux buffets pantagruéliques, pendant que les autres s’apitoyaient sur leur sort, comptant leurs morts.
Fromo, c’est quoi ce délire mondial ? dis-je en tapant sur le papier froissé. Ils parlent du Moyen-Orient, de l’Ukraine, du Soudan, du Mali… On dirait que la planète a une diarrhée chronique.
Fromo essuya le comptoir avec un chiffon plus sale que mes espoirs.

C’est l’apocalypse qui fait ses courses, mon frère ! Tu veux quoi à boire ?

L’heure. Juste l’heure.

L’heure de quoi ? L’heure d’aller voter pour des députés et des maires qui vont s’acheter des 4×4 avec nos impôts ? Rêve encore, mon petit Sambégou.
Cerise sur le gâteau, je pliai le journal pour tomber sur le palmarès du nucléaire. La Russie pointait en tête avec 5 500 têtes nucléaires, comme des sentinelles de la fin des temps. Les États-Unis suivaient de près avec environ 5 000 ogives. La Chine, discrète mais gourmande, montait en puissance avec près de 900 engins atomiques. La France affichait ses 290 petits bisous radioactifs… Au total, la planète abritait plus de 12 000 “briquets” prêts à allumer le barbecue final.
Je reposai le journal, l’estomac noué par ce chef-d’œuvre absurde. L’homme passe son temps à dominer l’homme, en stockant de quoi griller la Terre en trois secondes et demie.

Tu vois, répliqua Fromo en décapsulant une Guiluxe avec ses dents, ils gardent le doigt sur le bouton « delete all » au cas où…
Hé Kéla ! La tabaski autrefois, c’était la joie, le partage, l’odeur de grillade et les voisins trop généreux. Maintenant, c’est chacun pour sa peau : le mouton est devenu une valeur boursière à quatre pattes, un actif spéculatif dont le cours échappe aux pauvres. Tandis que le peuple calcule sa faim, nos chefs, eux, ont festoyé et dansé, étalant leur liesse comme un affront, la tranquille insolence de ceux qui n’ont jamais eu à demander le prix d’un morceau de viande.
Chez les célibataires endurcis, où les marmites sont déflatées, on découvrait ce jour-là une nouvelle dimension de la solitude, les gargotes du quartier étant fermées. Faute de viande, ils deviennent philosophes. Ils ne choisissent pas Platon, c’est le ventre creux qui les jette dans ses bras.
Je ressassai tout ça, les coudes collés au comptoir poisseux de Fromo, quand un gamin poussa la porte du maquis, un téléphone à la main, crachant une vidéo TikTok à plein volume, comme pour réveiller un régiment de macchabées.

Regardez, tonton ! Regardez ! Un type est mort pendant trois jours à l’hôpital, et il est revenu raconter le paradis !
Hé Kéla ! La mort ! Le nouveau business tendance. Avant, on se parlait de l’au-delà en chuchotant. Maintenant, ce n’est plus un mystère, c’est une série grand public. En scrollant sur l’écran du gamin, je découvris que les expériences de mort imminente (EMI) inondaient internet comme des matchs de football spirituel.
Et ce n’était pas que des illuminés : je tombais sur des types avec des diplômes longs comme le bras qui avaient ouvert boutique sur le sujet. Un certain Raymond Moody, avec son livre «La vie après la vie», avait lancé le fonds de commerce en 1975. Eben Alexander, neurochirurgien, racontait dans «La preuve du paradis» qu’il avait survolé des vallées fantastiques sur l’aile d’un papillon lumineux pendant son coma.
Pim van Lommel, cardiologue, s’occupait carrément des pérégrinations de l’âme humaine. Jean-Jacques Charbonier, anesthésiste, vendait ses «Preuves de l’au-delà» avec une assurance de trader. Sam Parnia, réanimateur en chef, matait ce qui se passait entre deux battements de cœur, comme si la vie humaine s’accordait une pause technique pour boire un café.
Bref, la mort est devenue tellement tendance qu’elle a désormais sa propre cellule de communication.

Tu vois le business, Fromo ? dis-je en montrant le smartphone du petit. Ces Blancs étudient la mort au microscope, alors que nous, on craint plutôt la mort économique.
Fromo ne répondit pas tout de suite. Il se cura l’oreille droite avec un manche à balai, les yeux révulsés de plaisir jusqu’aux larmes, avant de cracher son verdict :

Ces revenants, rien que des emmerdeurs. Ils courent aux wécés dès qu’on leur demande de prêter de l’argent. Eux, ils ont les moyens et le temps de mourir pour s’amuser. Nous, on essaie juste de survivre sans finir en prison pour une dette, à fakoudou !
Je me levai sans trop savoir où aller. En ce début de mois pluvieux, quand vous lirez cette diatribe, les derniers os de mouton auront été sucés jusqu’à la moelle et jetés aux chiens. Mais l’histoire reste la même : l’homme moderne reste un animal ridicule. Il cherche un sens à sa misère. Une sortie de secours. Un mouton à crédit. Parfois les trois en même temps, en priant pour que le mouton connaisse le chemin du paradis et lui serve de guide.
Parce que, croyez-moi, la faim est le plus grand théologien du monde. On ne prie jamais aussi bien que quand on n’a plus rien dans l’assiette, plus rien dans les poches, et plus personne à qui insulter la mère.
L’âme humaine est têtue. Elle refuse de mourir sans crier au ciel, et elle refuse de crever tout court sans espérer un festival de lumière de l’autre côté du rideau. À fakoudou !

Sambégou Diallo

Billet – un chat m’a conté

Un singe et un âne se croisèrent devant le palais Mamadi V.
L’âne dit au singe :

Moi je porte toutes les charges, je traverse le désert des privations,
Pourtant on me rationne,
Toujours à sec.
Le singe lui répondit :

Moi je n’ai aucun fardeau mais je sais faire des grimaces dès qu’un minus-tre me regarde.
Un caméléon passait :

Moi je ne change jamais de veste,
Je me contente de prendre la couleur du chef.

SD

Billet – La chasse au vert

Un ver dans le fruit de l’État
Le tapis vert du conseil des ministres
Un verre de champagne à la santé des pauvres
De beaux vers pour endormir la nation
Une politique tournée vers nulle part.
Le Lynx vous souhaite un bon début de juin, sans joints à fumer, ni jointures bloquées par la danse. Car, comme le dit le poète : « à force de lever le coude, on finit par lever le pied… »

SD