Pour avoir servi une dizaine d’années à l’ex-Commission électorale nationale indépendante (CENI), un ancien Assistant technique prend plaisir de se remémorer les faits et gestes qui ont ponctué son séjour. Une manière de permettre à un large public de savoir ce qu’a été cette institution et l’atmosphère qui régnait en son sein. Les faits et gestes que relate notre Assistant ne constituent à ses yeux que la partie visible de l’iceberg. Ils se présentent en 10 Actes s’étalant sur plusieurs années.

Acte 1 : La première mission de notre Assistant se déroule dans la région administrative de Labé lors des préparatifs de l’élection présidentielle de 2010. Le Commissaire qu’il accompagne est un dignitaire du temps de la Révolution « pédégiste ». Il est bon cœur mais très irascible : un rien suffit pour l’irriter. Ils travaillent deux semaines avec les démembrements de la CENI dans les préfectures sur l’affichage et la correction des listes électorales. Le Commissaire n’hésite pas, à chaque escale, de réclamer son « prix du carburant » que leurs hôtes s’empressent de défalquer du budget de l’opération enclenchée.
Quand ils rentrent le soir à la base à Labé, le doyen lui dit gentiment : « Mon petit, ne regarde pas trop ce que les démembrements me donnent, je suis trop habitué à l’argent pour le partager avec quelqu’un. Tu vas te contenter de ce que je voudrai bien t’accorder ». Et il lui répond : « Pas de problème, mon Commissaire ».

Acte 2 : Le voici en mars 2012 dans une mission de formation des membres des Commissions administratives de révision des listes électorales (CARLE) à Beyla. La préfecture étant très vaste, les deux missionnaires retiennent deux centres de formation : Beyla-centre et la sous-préfecture de Sinko à 60 km. Le Secrétaire général chargé de l’administration vient présider la séance de lancement de la formation. Il fait un long discours d’éloge au Pr Alpha Condé, ce qui est absolument contraire à la neutralité de l’administration. Mais qui ne sait pas que notre administration est totalement inféodée au parti au pouvoir ? Son co-équipier, représentant de l’administration du territoire, reprend l’éloge du président à la formation à Sinko.

Acte 3 : Lorsque le Professeur Alpha Condé reçoit à Sékoutouréyah l’avant-dernière équipe des Commissaires de la CENI, dirigée alors par feu Amadou Salif Kébé, il lui dit à la fin de l’entretien : « Vous dites Commission électorale nationale indépendante, je voudrais bien savoir « indépendante » par rapport à quoi ou à qui ? En attendant, c’est moi qui vous paie ». Une manière, on ne peut plus claire, de dire aux Commissaires : « Vous êtes tenus d’exécuter ce que je vous demande de faire ».

Acte 4 : Il accompagne en 2013 un Commissaire dans la supervision de l’état des lieux théorique des CARLE dans la préfecture de Nzérékoré. De retour à Conakry, il rédige un rapport de mission dans lequel il note qu’il a supervisé l’ensemble des CARLE du chef-lieu de la préfecture, mais faute de moyen de déplacement, il n’a pu couvrir les sous-préfectures. Son Commissaire apporte une correction en lui faisant écrire qu’il a supervisé la totalité des CARLE de la préfecture. Ce faisant, il est choqué d’être associé à un rapport mensonger. Mais pour son chef comme pour beaucoup de commis de l’administration, il faut juste parler ou écrire pour plaire et non s’en tenir à la vérité des faits.

Acte 5 : Toujours en 2013, pendant qu’il accompagne un Commissaire à Nzérékoré, celui de Beyla rentre de mission avec un montant de 40 millions de francs qu’il refuse, aux dires d’un agent comptable, de reverser dans les caisses de la CENI. Le détournement de fonds est jugé banal par tout le monde, Commissaires et Assistants, à l’exception d’une personne, ancien cadre de la Banque africaine de développement (BAD) et ancien coopérant guinéo-américain. Voilà un Monsieur qui rentre d’une mission à Labé et dépose 300 000 FG, le reliquat de ses frais de mission à la Division des affaires administratives et financières (DAAF). Les gens disent qu’il est suffisamment riche pour se salir les mains.

Acte 6 : Il retourne en septembre 2013 à Nzérékoré en qualité de Superviseur régional des élections législatives. Basé à Nzérékoré, il est tenu de faire la ronde dans toutes les préfectures de la région. Il peine beaucoup sans véhicule de mission. Le Superviseur régional du PNUD qui est censé travailler avec lui refuse toute collaboration. Il se déplace en taxi ou à moto. Il n’y a que la préfecture de Beyla qu’il ne peut joindre que par communication téléphonique, la route étant en grande partie impraticable.
De retour à Conakry, un collègue lui reproche d’être trop bonasse en risquant chaque jour sa vie alors que c’est du devoir de la CENI de le doter d’un véhicule de mission. « A ta place, lui dit-il, je ne sortirais pas de Nzérékoré ».

Acte 7 : Les missions se suivent au fil des élections, le voici chef de l’équipe des formateurs dans la mission d’installation et de formation des membres des démembrements dans les préfectures de Mali et de Lélouma. On est en mars 2015. Au lendemain de leur arrivée à Mali, Monsieur le Commissaire est rappelé d’urgence à Conakry pour une mission d’observation électorale à l’étranger. Il lui confie les fonds alloués aux CEPI mais prend soin de prélever 100 000 FG pour son « prix de jus ». Un collègue formateur exige qu’on gère le budget de Mali avec la CEPI. L’Assistant s’oppose, mais à la fin de la mission, la CEPI leur fait cadeau de 1 000 000 FG. Il faut reconnaître que sous nos cieux, l’argent public est un gibier à abattre et à partager de gré ou de force.

Acte 8 : On est dans les préparatifs des élections communales de 2018, il part en mission d’installation et de formation des membres des démembrements dans les préfectures de Boffa et de Boké. A l’escale de Boffa, le lendemain de leur arrivée, l’équipe des formateurs accompagne le Commissaire pour une visite de courtoisie chez Madame le préfet. L’entretien est cordial mais voilà que surgit un quidam qui se dit Délégué du RPG arc-en-ciel à Boffa. Il s’en prend vertement sans raison apparente à Madame le préfet et va jusqu’à la couvrir d’injures. Les missionnaires ont du mal à le canaliser avant l’arrivée de la police. Il faut déplorer que les 4 militants et responsables du parti au pouvoir se croient tout permis dans l’administration.

Acte 9 : En 2018, des missions de supervision des élections communales sont de nouveau en instance, les Assistants techniques se battent auprès des Commissaires pour partir en mission. Parmi les malheureux candidats, un jeune se fait approcher par un Commissaire qui lui propose : « Je veux bien t’envoyer en mission mais à une condition : tu partages avec moi tes frais de mission ». Le jeune acquiesce malgré lui et le chef lui tend 500 000 FG sur 5 millions et demi. « Partage très inéquitable ».

Acte 10 : En 2019, un Assistant rentre après deux semaines de dur labeur avec les données du découpage électoral recueillies dans la circonscription où il a travaillé. Il se présente au Commissaire qui lui lance : « Garde ces données pour toi, moi j’ai fini de boucler le découpage au site central ».
L’Assistant n’en revient toujours pas.

O. Tiero