Le Gros Lynx pour les uns, Yala ou tout simplement Monsieur Diallo pour les autres, le fondateur du groupe de presse lynx-lance a tiré sa révérence lundi 1er juin au Canada.
Si j’ai connu et côtoyé Diallo Souleymane au sein de l’Association des Étudiants Guinéens de l’Université d’Abidjan durant la décennie 1970, ce n’est que bien plus tard, à Conakry, que je suis tombé sous le charme de son esprit de calembours. Qui a pratiqué Yala-le-Gros Lynx n’est guère surpris de sa préférence pour la presse satirique. Ses repartis, toujours inattendus, provoquent chez l’interlocuteur un effet lacrymal.
En 1992, lorsque les autorités guinéennes décident de libéraliser la presse, dans un pays perdu dans la pensée unique, Souleymane Diallo est l’un des précurseurs de cette dynamique. En compagnie de Bah Mamadou Lamine, frais émoulu du CESTI de Dakar, il a arpenté les rues de Conakry en quête de la meilleure opportunité. Le doyen Bâ Mamadou leur en offre une qui consiste à animer le journal de l’UNR, sa formation politique. Cela ne les emballe pas. L’idée géniale de la création d’un journal satirique éclot alors dans leurs méninges. La cogitation est brève et la décision prompte. L’organe qui doit titiller les Guinéens, les chatouiller et les faire rire aux larmes, portera le nom de Boule de cristal. Nos cultures n’ont rien de pareil en la matière. Le lynx, petit mammifère à la vue étonnamment perçante, aura la faveur des deux journalistes. Et Le Lynx est né. Et la réussite suit.
Subodorant les risques de la publication d’un satirique dans un récent désert médiatique où a prospéré la pensée unique, Souleymane s’enquiert de l’avis du Général Conté qui a cette répartie laconique: « Je n’ai pas peur des critiques ». Une réflexion de l’écrivain Arthur Koestler : « L’histoire se fiche pas mal que vous vous rongiez les ongles », associée à cette repartie donne la devise du satirique.
Têtu comme une mule, mais aussi rusé qu’intrépide, il fonce dans le tas de contraintes qui parsèment le parcours vers le succès. Les talents ne sont pas légions. Les capitaux sont rares, le lectorat embryonnaire. Tâche homérique pour exister ! Yala-le-Gros Lynx vainc ces difficultés. Il s’appuie sur les anciens de l’université d’Abidjan pour composer la colonne vertébrale de la rédaction. On trouve là les Bah Mamadou Lamine, Assan Abraham Keïta, Alassane Diomandé, Prosper Doré, etc. qui se révèlent une excellente équipe. L’épineuse question du financement est aussi résolue. Le talent des journalistes et la rigueur de la gestion du capital financier et humain apportent le lectorat. Le Lynx s’impose dans le paysage médiatique émergent et son patron devient incontournable dans la lutte pour la promotion et la liberté de la presse guinéenne. Il est de tous les combats et est, à deux reprises, jeté en prison.
Souleymane Diallo participe à la rédaction de nombre de textes réglementaires et législatifs et à la création et d’organes de régulation et de moralisation de la presse privée. Il siège au CNC et a été le premier président de l’AGEPI (Association guinéenne des éditeurs de la presse indépendante).
Aussi, les railleries, les moqueries et les enquêtes du Lynx sur la gestion sulfureuse du denier public ont largement contribué à l’assainissement moral de la vie publique et au progrès de la démocratie en Guinée.
Le Gros Lynx, Yala, Big chief, dors en paix au Paradis de Dieu ! A jamais ! Tu n’auras pas vécu en vain. Ta salive et l’encre de ta plume ont servi ta génération et ta nation.
Abraham Kayoko Doré

