Pour la première fois de son histoire, la République de Guinée a introduit les langues nationales dans sa Constitution, marquant ainsi un tournant majeur dans la manière dont l’État envisage désormais la place des langues dans la vie publique, l’éducation, la culture et l’administration. Cette décision, hautement symbolique et politiquement sensible, est porteuse d’espoir, mais aussi de nombreuses interrogations.
En Afrique, et particulièrement en Guinée, les langues ne sont pas seulement des outils de communication. Elles sont des vecteurs d’identité, des espaces de mémoire, des instruments de transmission culturelle, mais aussi parfois des enjeux de pouvoir. Lorsqu’elles sont mal gérées, elles peuvent devenir des facteurs de tension. Lorsqu’elles sont bien aménagées, elles deviennent des leviers puissants d’entente, de cohésion nationale et de développement.
Si elle est mal conduite, cette réforme pourrait renforcer certaines divisions, fragiliser des langues transfrontalières comme le pulaar-fulfulde ou le mandenkan, ou encore favoriser l’émergence de systèmes d’écriture concurrents, parfois soutenus par des logiques religieuses, identitaires ou géopolitiques étrangères à l’intérêt national.
L’histoire récente montre pourtant que les politiques linguistiques efficaces sont toujours portées par les États. Ce sont les États qui disposent de la légitimité nécessaire pour fixer les normes, organiser les systèmes éducatifs, harmoniser les pratiques et garantir la cohésion nationale. Lorsque ces politiques sont abandonnées à des associations, à des groupes religieux ou à des lobbys communautaires, le risque de fragmentation devient extrêmement élevé.
C’est pour cette raison qu’il faut tirer dès maintenant la sonnette d’alarme. L’introduction des langues guinéennes dans la Constitution ne doit pas se faire à la légère. Elle doit être le fruit d’une réflexion approfondie, respectueuse des acquis historiques, ancrée dans les textes fondateurs des politiques linguistiques africaines et guidée par le souci de l’unité nationale, de la modernité et de la justice linguistique.
Donner un statut constitutionnel à nos langues nationales peut être une avancée immense pour une nation en construction. Mais cela peut aussi devenir extrêmement dangereux si cette réforme est mal pensée. C’est un couteau à double tranchant. Tout dépendra de l’objectif réel poursuivi, de la méthode utilisée et de la qualité de la préparation.
Si l’objectif caché consiste à profiter du contexte politique actuel pour imposer l’hégémonie d’une langue ou d’une communauté sur les autres, alors cette réforme apportera davantage de problèmes que de solutions.
Ce travail doit être conduit par des spécialistes dont l’objectif est uniquement de donner à nos langues un cadre juridique solide et durable, loin des calculs politiques et des ambitions communautaires. Il doit également permettre de désamorcer les discours de ceux qui rêvent d’imposer une prétendue langue nationale unique à l’image de ce qu’ils croient observer au Sénégal avec le wolof ou au Mali avec le bambara.
Depuis quelque temps, cette fascination gagne certains milieux guinéens mal informés ou insuffisamment outillés pour comprendre les réalités profondes de ces pays. Certains pensent qu’imposer progressivement une langue dominante pourrait devenir un facteur d’unité nationale.
Pourtant, lorsqu’on observe attentivement ces exemples, la réalité est beaucoup plus complexe. Le Mali, où le bambara domine largement à Bamako et dans plusieurs espaces publics et médiatiques, n’est pas plus stable que la Guinée. Quant au Sénégal, sa stabilité ne repose pas sur le wolof, mais surtout sur la qualité de sa gouvernance, le respect de la diversité linguistique, sur la justice, sur la tolérance politique et sur la vision de ses dirigeants depuis l’indépendance.
Le Sénégal est un pays qui a su construire un certain respect de ses citoyens et de ses institutions. Il a codifié et reconnu à ce jour 22 langues nationales : il n’y a pas de monolinguisme au Sénégal. Aujourd’hui huit langues nationales sont utilisées comme langues de scolarisation dans le cadre de l’éducation bilingue au Sénégal. Ceux qui pensent que l’unité linguistique suffit à garantir la paix nationale doivent regarder plus loin et comprendre que la véritable stabilité repose d’abord sur l’État de droit, la justice et l’équité.
La Guinée est un pays de forte diversité linguistique. Cette diversité n’est pas un problème. Elle est une richesse immense. Bien exploitée, elle peut devenir un puissant moteur de développement culturel, intellectuel et économique.
Si le monolinguisme était réellement un facteur automatique de stabilité, le Rwanda, un pays où les Tutsis et les Hutus parlent la même langue, n’aurait jamais connu le génocide qui a frappé un peuple ayant pourtant une langue commune. À l’inverse, la Suisse, pays où coexistent plusieurs langues nationales, est aujourd’hui l’un des pays les plus stables au monde.
Il ne faut donc pas permettre que des individus utilisent leur proximité avec les autorités, la puissance de leurs réseaux, leurs lobbys ou même la corruption pour imposer une langue ou un système d’écriture différent de celui déjà reconnu par les États africains à travers des décrets officiels et soutenu par des institutions comme l’Union africaine et l’UNESCO pour les langues transfrontalières.
Faire cela exposerait la Guinée à de nouvelles frustrations, à des tensions supplémentaires et à des remises en cause permanentes des décisions prises aujourd’hui. Ce serait aussi un immense gaspillage de temps, d’énergie et d’argent public. (La fuite dans la prochaine édition)
Par Tidiane Maloun BARRY, journaliste

