Depuis quelques semaines, la mort rôde autour de moi comme une vieille voisine qui aurait perdu le chemin de sa maison. Chaque soir, elle frappe à une porte, en emportant un autre visage. Les absents s’accumulent dans ma mémoire comme des feuilles mortes au pied d’un fromager. Et moi, au milieu de ce cimetière de souvenirs, je regarde les vivants s’agiter. Wallahi !

Je regarde le monde et je me demande parfois si mourir en ces temps-ci n’est pas une bonne nouvelle. Non pas à cause de la mort, mais à cause des survivants. À cause de cette époque étrange où l’homme semble avoir déclaré la guerre à sa propre humanité.

Pour oublier mon chagrin, j’ai ouvert mon smartphone. Erreur. J’aurais mieux fait d’ouvrir un recueil de poésie.

Ce que j’y ai découvert ressemblait moins à l’avenir de l’espèce humaine qu’au compte rendu d’une folie collective.

Les morts reposent en paix. Les vivants, eux, fabriquent l’avenir.

Autrefois, les riches voulaient seulement des villas, des voitures et des maîtresses. Aujourd’hui, ils veulent fabriquer des humains sur mesure. Comme on commande un canapé italien ou un téléphone chinois. Demain, ils voudront probablement être leurs propres ancêtres pour toucher l’héritage deux fois. À fakoudou !

Pendant que le petit cultivateur cherche encore comment faire pousser trois épis de maïs, des milliardaires américains cherchent déjà comment fabriquer des bébés capables de battre les ordinateurs. On appelle cela le progrès.

Dans leurs laboratoires climatisés, des savants à lunettes épaisses fabriquent plusieurs embryons, prélèvent une cellule par-ci, analysent un chromosome par-là, comparent l’ADN. Comme des marchands de moutons.

Les nouveaux maîtres du monde trouvent que l’être humain est devenu un produit défectueux. Trop lent. Trop fragile. Trop mortel. Alors ils veulent le réparer. Comme on répare un téléphone. Une puce dans le cerveau. Un logiciel dans la mémoire. Une mise à jour dans les neurones. Et voilà l’homme transformé en appareil électronique. Hé Kéla !

Hier encore, les mamans demandaient :

– Mon fils réussira-t-il à l’école ?

Demain elles demanderont :

– Mon enfant est-il compatible avec la version 18.0 de son cerveau ?

Le progrès est devenu mécanicien. Des sociétés, elles, prospèrent déjà en sélectionnant les embryons. Le principe est simple. On fabrique plusieurs bébés potentiels. On examine leur ADN. Puis on choisit celui qui paraît le plus intelligent.

Les autres ? À la poubelle scientifique. Comme des fruits rejetés parce qu’ils ne sont pas assez brillants. À fakoudou !

Ainsi naîtra bientôt une nouvelle aristocratie. Les riches auront des enfants optimisés. Les pauvres auront des enfants ordinaires. Les premiers arriveront au monde avec un cerveau calibré. Les seconds arriveront avec un simple certificat de naissance. Et l’on appellera cela l’égalité des chances. Wallahi !

Le plus extraordinaire est que certains milliardaires ont déjà décidé de reporter la naissance de leurs enfants. Pourquoi ? Parce qu’ils attendent que les implants cérébraux Neuralink soient prêts. Monsieur ne veut pas d’un bébé ordinaire. Monsieur veut un bébé compétitif. Comme un ordinateur. Comme un robot. Comme une action en bourse. Le pauvre enfant n’est même pas encore né qu’il est déjà en concurrence avec une machine.

Autrefois, les parents berçaient leurs enfants avec des chansons. Demain, ils les berceront avec des algorithmes. À fakoudou !

Le monde avance. Il accélère. Il court. Et l’homme court derrière lui en tirant sa propre folie par la main.

Mais, pendant que les milliardaires préparent l’être humain augmenté, notre pays continue de produire avec enthousiasme une autre catégorie de spécimens. Les hommes au ventre stratégique. Les mangeurs professionnels. Les champions olympiques de la digestion administrative.

Justement, cette semaine, j’en ai croisé un. Peut-être un minus-tre. Peut-être un directeur national. Peut-être un ancien de ceci et cela.

Le personnage avançait les jambes écartées comme s’il transportait un hippopotame entre les cuisses. Son visage rayonnait. Son ventre négociait. Son estomac manifestait.

On m’expliqua qu’il revenait d’un sacrifice. Un bœuf avait été immolé. Puis englouti. Presque sans témoin. Depuis, l’animal refusait de quitter les lieux.

Deux semaines après sa mort, le bœuf occupait toujours l’estomac de son propriétaire. Locataire sans contrat. Résident sans permis. Réfugié digestif. À fakoudou !

Le pauvre cherchait un médecin. Un marabout. Un guérisseur. Un féticheur. Un douanier. N’importe qui capable d’expulser le quadrupède.

Je l’observais avec curiosité. Et une question me rongeait. Avait-il réellement mangé un bœuf, ou bien autre chose ? Un marché public ? Une ligne budgétaire ? Une caisse de solidarité ? Une régie financière ? Une société d’État ? Un projet d’intérêt public ? Un fonds spécial ?

À force de regarder certains ventres, on finit par ne plus voir de graisse, mais des milliards qui s’entassent. Hé Kéla !

Ailleurs, dans les laboratoires climatisés, on rêve de fabriquer des cerveaux artificiels plus intelligents que les hommes. Ici, certains semblent consacrer toute leur intelligence à remplir leur estomac.

Ailleurs, on cherche l’immortalité. Ici, on cherche encore la trace de certains milliards mortellement disparus.

Ailleurs, on prépare le citoyen du futur. Ici, on n’a toujours pas retrouvé celui du présent. À fakoudou !

Et pendant que les savants promettent des humains augmentés, beaucoup de peuples cherchent simplement des dirigeants capables d’augmenter autre chose que leur train de vie.

Le monde est devenu un immense laboratoire. On expérimente tout. La démocratie. La vérité. La science. La morale. La mémoire. L’humanité tout entière est devenue un cobaye.

Le problème, c’est que les chercheurs manipulent les éprouvettes pendant que les politichiens manipulent les peuples.

Les uns jouent avec les gènes. Les autres jouent avec les nerfs. Les uns fabriquent des embryons sélectionnés. Les autres sélectionnent les mensonges. Au fond, chacun travaille dans son domaine. Alléluia !

Le monde est foutu. Pas parce que les machines deviennent intelligentes. Mais parce que les hommes deviennent parfois plus mécaniques que les machines.

Pas parce que l’on veut vivre plus longtemps. Mais parce que certains ne savent plus déjà pourquoi ils vivent.

Pas parce que l’on veut améliorer l’être humain. Mais parce qu’on oublie chaque jour davantage ce qui le rend humain.

Et pendant que la planète prépare des cerveaux électroniques capables de résoudre les mystères de l’univers, le citoyen ordinaire cherche encore la solution à une énigme beaucoup plus compliquée : comment survivre parmi tant de génies qui ont perdu la tête ? On Chen fout !

Sambégou Diallo