Longtemps réservé à une élite, le port du célèbre bonnet traditionnel peul puuto se démocratise et se transmet d’une génération à l’autre. Tout comme sa fabrication, ce savoir-faire ancestral attire de plus en plus de jeunes artisans. Reportage sur ce patrimoine vestimentaire codifié de l’État théocratique du Fouta-Djalon.
C’est chez lui, dans un espace aménagé, qu’Amadou Diogo Diallo confectionne patiemment le puuto ou puutooru. Entre aiguilles, fils de laine et longues bandes de tissu blanc, il passe des heures, voire des jours, à fabriquer ce bonnet peul qui n’est plus un simple accessoire vestimentaire. Pour cet artisan vingtenaire, originaire de Mamou, il faut préserver et transmettre ce patrimoine culturel aux générations futures. Alors que de nombreux jeunes redécouvrent aujourd’hui ce couvre-chef emblématique du peuple peul, certains choisissent d’aller plus loin en apprenant à le fabriquer, pour empêcher la disparition de ce savoir-faire.

Chaque bonnet demande plusieurs jours de travail et une patience que seuls les artisans sont prêts à consentir. Pour Amadou Diogo, fabriquer un puuto n’est pas seulement un métier. C’est une histoire familiale.
À son domicile, son atelier, aiguilles, fils de laine, tissu blanc et bonnets déjà achevés permettent de deviner le travail minutieux qu’exige cet artisanat, cet art. Ici, rien n’est produit en série. Chaque puuto est réalisé à la main, avec précision. Tel un peintre et sa toile, le sculpteur…Natif de Mamou, Amadou Diogo Diallo a grandi dans cet environnement. « Chez nous, mes parents fabriquaient des puuto. Nos voisins aussi. Même mes amis s’y mettaient. C’était quelque chose de normal dans le village », raconte-t-il.
De père en fils
Il s’est retrouvé à fabriquer le bonnet, sans savoir pourquoi. « Tout petit, je faisais simplement comme les autres », se souvient-il. À six ou sept ans, il observait attentivement les gestes des adultes. Peu à peu, les reproduit presque instinctivement. Au début pourtant, son père hésite de lui confier du travail. Il lui remet plutôt un petit morceau de tissu blanc, des fils de laine et une aiguille. Objectif : apprendre d’abord les motifs. Sous l’œil du maître qui rectifie ses erreurs, il apprend à tenir l’aiguille, à faire passer le fil. Pendant plusieurs mois, l’enfant apprend la précision, la régularité des points et les dessins qui donneront plus tard toute sa beauté au puuto. « Mon père me disait toujours de recommencer jusqu’à ce que ce soit bien fait », se remémore-t-il.

Ce n’est qu’après cette longue période d’apprentissage qu’Amadou Diogo obtient enfin l’autorisation de réaliser son premier véritable chapeau. Le résultat dépasse ses attentes. Son père le félicite chaleureusement tout en lui rappelant qu’il peut encore progresser.
La validation paternelle vaut diplôme aux yeux du gamin. « J’étais vraiment heureux ! À cette époque, entre enfants, nous nous lancions souvent des défis pour savoir qui allait fabriquer le plus beau puuto. Réussir le mien était une vraie victoire », soupire-t-il. Aujourd’hui encore, il fabrique des bonnets avec le même enthousiasme.
Un travail de concentration
Chaque bonnet rappelle à Amadou Diogo les conseils de son père et les longues heures passées à apprendre un savoir-faire transmis de génération en génération.
La beauté de cette coiffure pluriséculaire est le fruit d’un travail dont peu de personnes perçoivent réellement la complexité. Le résultat d’un long processus, d’un travail manuel qui n’a plus de secret pour Amadou Diogo.
La confection commence par le choix du matériel. L’artisan utilise une aiguille, des fils de laine de différentes couleurs et un tissu blanc particulier. « C’est le même tissu qui sert à confectionner le boléro [autre bonnet traditionnel] », explique-t-il. Vendu sous forme de longues bandes enroulées, ce tissu constitue la base du puuto. Une fois le matériel réuni, l’artisan prend les mesures de la tête du futur porteur, lorsque cela est possible. Le tissu est ensuite découpé avec précision, dimensionné entre 15 et 17 centimètres, selon une unité de mesure appelée « thioubhal » en pular (scumessu, l’écart entre le pouce et l’index).
Le puuto est composé de deux grandes parties : la première, circulaire, forme le dessus du bonnet. La seconde, cylindrique, recouvre les côtés, le front et la nuque. Les deux sont confectionnées séparément, avant d’être assemblées. Autrefois, cette dernière étape était réalisée entièrement à la main. Désormais, la machine à coudre permet de fixer plus facilement les différentes pièces du bonnet, même si l’essentiel du travail reste manuel.

« Il est difficile de dire exactement combien de temps il faut pour réaliser un puuto. Tout dépend du modèle, des motifs demandés et aussi de l’état d’esprit », explique-t-il.
Lorsque les dessins sont simples, deux jours suffisent. Mais certains modèles beaucoup plus complexes nécessitent plus d’une semaine. Les plus élaborés, près d’un mois. « Ce travail demande énormément de concentration. Si je ne suis pas concentré, je peux facilement me tromper dans les motifs », ajoute Amadou Diogo.
Pendant plusieurs heures, l’artisan garde les yeux rivés sur son travail : « À certains moments, mes yeux deviennent flous à force de regarder longtemps le tissu blanc », confie-t-il.
Les blessures font également partie du quotidien : « Parfois, j’oublie que ma main est juste en dessous. L’aiguille traverse le tissu et me blesse par inattention ».
Malgré ces difficultés, Amadou Diogo n’a jamais envisagé d’abandonner son travail. Au contraire, chaque bonnet achevé lui donne envie de continuer.
Longtemps considéré comme un couvre-chef réservé aux anciens, aux sages ou à l’aristocratie du Fouta, le puuto connaît aujourd’hui un nouvel essor. Les jeunes représentent désormais la plus grande partie de la clientèle. « Les jeunes veulent porter le puuto, parce qu’ils sont fiers de leur culture », explique Amadou Diogo Diallo.
Un bonnet chargé d’histoire
Dans le Fouta théocratique, une seule variété de laine était principalement utilisée. Aujourd’hui, la diversité des couleurs et des matières permet d’imaginer de nouveaux styles, sans pour autant altérer l’authenticité du bonnet. Pour innover, Amadou Diogo Diallo s’inspire de ce qui l’entoure : les accoutrements, une association de couleurs ou un motif particulier.
Les réseaux sociaux promeuvent par ailleurs son travail. Les photos relayées sur Facebook attirent les commandes depuis la Guinée, mais aussi l’étranger. « Beaucoup de personnes me contactent ensuite sur WhatsApp, pour commander un puuto », se réjouit-il.
« Quand je croise un jeune avec un puuto que j’ai fabriqué, je ressens une immense fierté. Je me dis que je participe, à ma manière, à préserver une partie de notre patrimoine culturel », déclare Amadou Diogo Diallo.
Fabriquer du puuto dépasse largement le simple cadre économique. Chaque bonnet confectionné est une façon de perpétuer un héritage reçu de ses parents, une tradition. Pour comprendre toute la valeur de ce couvre-chef, il faut remonter plusieurs siècles en arrière, à l’époque de l’État théocratique du Fouta-Djalon. Pour Amadou Diogo Diallo, les motifs et les couleurs du puuto cachent une histoire intimement liée à cet État fondé au XVIIIᵉ siècle.

À cette époque, ce bonnet occupait une place importante dans l’organisation politique, religieuse et sociale de la société peule. L’ancien État était dirigé par un Almamy, à la fois chef politique et religieux. Son territoire était organisé autour de neuf provinces fondatrices, appelées diiwè (diwal au singulier), administrées chacune par un responsable. La conception du puuto reflète cette organisation. « Beaucoup de personnes portent le puuto sans connaître la signification de ses motifs. Pourtant, rien n’a été fait au hasard », explique-t-il.
Couleurs, motifs et modèles de coiffure
Pour mieux comprendre la symbolique du puuto, nous avons consulté plusieurs sources historiques et documentaires. Le bonnet traditionnel est composé de neuf parties principales, à l’image des neuf provinces. Le motif situé au centre représente Timbo, l’ancienne capitale politique de l’État théocratique. Autour de lui, les huit autres qui symbolisent les huit provinces fondatrices du Fouta-Djalon : Timbo, Fougoumba, Labé, Timbi, Kébali, Bhouriya, Kolladhé, Koïn et Fodé Hadji. Porter un puuto revenait donc autrefois à porter l’unité de l’État.
Amadou Diogo insiste par ailleurs sur l’importance des couleurs utilisées dans la broderie. Le tissu blanc, qui constitue la base du bonnet, symbolise la pureté, la paix et la piété. Le rouge, la force et le courage des guerriers qui défendaient l’Imamat. Le jaune représente la prospérité, la richesse spirituelle et la lumière. Le bleu enfin, le ciel, la sérénité et la stabilité.

Aujourd’hui, les artisans ont une palette plus variée qui leur permet de moderniser leur travail tout en conservant l’authenticité du puuto.
Autrefois, le puuto ne se distinguait pas seulement par ses motifs. La façon de le porter était également codifiée. Chaque classe sociale avait la sienne : les chefs politiques relevaient la partie centrale vers l’avant, symbole de leur rôle de guide. Les érudits et les chefs religieux orientaient le pli vers l’arrière, afin d’illustrer leur mission de gardiens du savoir et de la mémoire spirituelle. Les doyens et les patriarches, eux, portaient le sommet du bonnet relevé au centre.

En apercevant quelqu’un, on pouvait deviner son statut à sa coiffure. Le bonnet véhiculait donc un message dans la société peule.
Un bonnet élitiste
Le puuto n’était pas porté par tout le monde. Les recherches menées pour ce reportage indiquent qu’il était principalement réservé aux rois, aux chefs, ainsi qu’à certaines personnalités influentes. À cette époque, les femmes, les enfants ainsi que plusieurs catégories sociales n’étaient pas autorisés à le porter, explique Mamadou Lamine Niakaté, fabriquant et promoteur du label Puuto Made in Guinea.
Mais, ces interdictions ont progressivement disparu avec les évolutions de la société. Aujourd’hui, le puuto est porté par toutes les têtes et à toutes les occasions : mariages, fêtes religieuses ou encore dans la vie quotidienne.
Une ouverture qu’apprécie Amadou Diogo Diallo. Selon lui, « plus les jeunes portent le puuto, plus notre patrimoine continue de vivre ».

Depuis plusieurs années, Mamadou Lamine Niakaté participe à faire connaître ce bonnet traditionnel au-delà des frontières de la Moyenne Guinée. Il représente la cohésion sociale, le respect et la considération. Selon nos différentes recherches, le puuto serait apparu après la bataille de Talansan en 1726, fondatrice de l’État théocratique du Fouta.
Une identité désormais nationale
Aujourd’hui, de nombreux jeunes choisissent de porter le puuto. Certains y voient un moyen d’affirmer leur identité, d’autres souhaitent rendre hommage à leurs devanciers ou à préserver la tradition. Le puuto constitue un véritable pont entre le passé et le présent. Certains modèles ne sont pas à vendre. Ils sont réalisés dans une logique de conservation, pour préserver les versions les plus anciennes de ce patrimoine artisanal.

Le puuto dépasse aujourd’hui le cadre de la communauté peule. Au fil des années, des personnalités guinéennes et étrangères ont contribué à faire connaître ce couvre-chef traditionnel. Le chanteur nigérian Davido, par exemple, avait porté un puuto assorti du leppi (tissu traditionnel peul), lors d’un concert à Conakry. Les autorités guinéennes actuelles apparaissent régulièrement coiffées de ce bonnet lors des cérémonies officielles, contribuant ainsi à populariser ce patrimoine vestimentaire guinéen.
Amadou Diogo Diallo et Mamadou Lamine Niakaté saluent une visibilité qui participe à transmettre leur savoir-faire aux générations futures. Pour eux, préserver le puuto, c’est préserver une partie de l’histoire, de l’identité et de la mémoire nationales.
Aïssatou Bah

