En marge du troisième atelier du Projet de Coopération régionale des politiques migratoires (CRPM II), organisé à Conakry du 1er au 3 juillet, Cybel Leclerc, coordinatrice du FORIM (Forum des organisations de solidarité internationale issues des migrations), et Khady Sackho Niang, ancienne présidente du forum et représentante du Conseil d’administration au comité de pilotage du CRPM, ont accordé un entretien à La Lance. Elles reviennent sur les missions du FORIM, les défis des diasporas africaines qui souhaitent contribuer au développement de leur pays d’origine, la place des associations guinéennes au sein du réseau, les perspectives de coopération avec la Guinée.

La Lance : parlez-nous du FORIM et sa mission auprès des diasporas…

Cybel Leclerc : Le FORIM est le réseau des diasporas solidaires. Créé en 2002, il rassemble une quarantaine de fédérations et de réseaux d’associations représentant près d’un millier d’organisations issues des diasporas. Celles-ci mènent des actions en France et dans leurs pays d’origine.

Notre mission est de valoriser l’apport positif des migrations. Pour y parvenir, nous accompagnons les organisations dans leur structuration, nous menons des actions de plaidoyer afin de favoriser une meilleure implication des diasporas dans la vie publique en France, nous valorisons leurs initiatives et nous soutenons les projets qu’elles portent en faveur du développement de leurs pays d’origine.

Quelle est la place de la Guinée au sein du FORIM ?

Cybel Leclerc : La Guinée est représentée au sein du FORIM par deux fédérations : l’Association des jeunes guinéens de France (AJGF), qui fait partie des membres fondateurs du réseau, et la Coordination des associations guinéennes de France (CAGF), qui représente la Guinée en tant que fédération nationale. Ces deux organisations siègent dans nos instances de gouvernance, notamment au Conseil d’administration, et participent activement aux différentes activités du FORIM.

Quelles relations le FORIM entretient-il avec l’État français et les pouvoirs publics ?

Khady Sackho Niang : Le FORIM bénéficie d’une véritable reconnaissance institutionnelle en France. Cette légitimité repose sur sa capacité à représenter la diversité des diasporas. Les autorités françaises considèrent le FORIM comme un partenaire de référence pour accompagner les diasporas, renforcer leurs capacités et soutenir leurs projets. Cette confiance permet la mise en œuvre de nombreux programmes en faveur des organisations membres.

Comment le FORIM finance-t-il ses actions ?

Khady Sackho Niang : Cette reconnaissance institutionnelle facilite naturellement la mobilisation de ressources techniques et financières. Ces moyens permettent au FORIM de fonctionner, mais aussi de disposer d’un fonds destiné à cofinancer les projets portés par les organisations membres. J’insiste sur le terme « cofinancer », car les associations mobilisent elles-mêmes une partie des ressources nécessaires avant de solliciter notre appui. Le FORIM est financé par l’Agence française de développement (AFD), avec l’appui d’autres partenaires.

Au-delà des financements, notre véritable valeur ajoutée réside dans l’accompagnement. Nous aidons les organisations à acquérir les compétences nécessaires en matière d’ingénierie de projets : analyse des besoins, conception, montage des dossiers, recherche de partenaires et structuration des initiatives afin qu’elles soient solides et finançables.

Concernant la Guinée, plusieurs projets ont déjà été soutenus. Je me souviens notamment d’une mission effectuée en 2012 avec l’équipe du FORIM, aux côtés d’Abdoulaye Bah, alors président de l’AJGF, et de Thierno Camara, président de la CAGF. Nous avions visité plusieurs projets, essentiellement dans les domaines de l’eau potable et de l’assainissement. La mission avait abouti à la signature de quatre conventions de partenariat avec les ministères et le SNAPE, Société nationale d’aménagement des points d’eau. À l’époque, c’était une première, et cette dynamique s’est poursuivie au fil des années.

La réduction de l’aide publique au développement en France a-t-elle affecté le FORIM ?

Cybel Leclerc : Oui, très clairement. Cette baisse a eu des conséquences très concrètes sur notre capacité d’accompagnement. Habituellement, le programme PRA/OSIM (dispositif d’accompagnement et de cofinancement des projets de développement local portés par les Organisations de solidarité internationale issues de l’immigration) permet de financer une centaine de projets de solidarité internationale chaque année. Cette année, nous n’avons pu en soutenir qu’une trentaine. L’impact est donc considérable.

Cela signifie que des dizaines de projets n’ont pas pu voir le jour : des écoles qui ne seront pas réhabilitées, des centres de santé qui ne seront pas construits ou encore des initiatives agricoles qui ne pourront pas être mises en œuvre.

Le FORIM s’est associé à plusieurs organisations, notamment à la Coordination SUD, pour plaider contre la diminution de l’aide publique au développement, mais notre défi consiste désormais à développer, avec les pays partenaires, des dispositifs nationaux capables de prendre progressivement le relais afin de continuer à soutenir les initiatives des diasporas.

Quels sont les secteurs les plus soutenus par le FORIM en Guinée ?

Cybel Leclerc : En Guinée, la Coordination des associations guinéennes de France (CAGF), l’opérateur d’appui du FORIM, accompagne de nombreux projets liés à l’accès à l’eau potable. Par conséquent, une part importante des projets financés concerne les domaines de l’eau et de l’assainissement, qui restent des priorités pour de nombreuses collectivités locales.

Quel regard portez-vous sur l’impact des initiatives de la diaspora guinéenne ?

Khady Sackho Niang : Je pense que la CAGF serait la mieux placée pour évaluer cet impact. Toutefois, les retours dont nous disposons montrent que plusieurs projets financés sont structurants et répondent à de véritables besoins des populations. L’appréciation la plus pertinente revient aux bénéficiaires, aux partenaires locaux et aux organisations guinéennes elles-mêmes, qui peuvent mesurer concrètement les effets de ces initiatives sur le terrain.

Plusieurs associations de la diaspora voient le jour, mais ne réussissent pas souvent. Selon vous, quelles sont les principales difficultés auxquelles elles sont confrontées ?

Khady Sackho Niang : Ce constat ne concerne pas uniquement la Guinée. Beaucoup d’associations ont une idée de projet parce qu’elles ont entendu parler d’une initiative financée ailleurs, sans avoir engagé un véritable travail de réflexion en amont. Un projet doit d’abord répondre à un besoin exprimé par les populations concernées. Il ne s’agit pas d’arriver dans un village simplement parce qu’il existe des possibilités de financement.

La première étape consiste à consulter les communautés, identifier les besoins réels, vérifier la faisabilité du projet, puis construire celui-ci avec l’ensemble des parties prenantes : les autorités locales, les leaders communautaires, les organisations de femmes, les jeunes et les autres acteurs concernés. Cette démarche participative est indispensable. Même un projet techniquement bien rédigé et financé peut échouer s’il ne répond pas aux attentes des bénéficiaires.

Quelles sont les conditions pour bénéficier d’un accompagnement du FORIM ?

Cybel Leclerc : L’appel à projets PRA/OSIM est ouvert à toutes les Organisations de solidarité internationale issues des migrations, qu’elles soient membres ou non du FORIM.

Il n’existe pas de condition d’ancienneté. Chaque année, lorsque l’appel à projets est lancé, les associations peuvent déposer leur candidature. Toutes les informations sont disponibles sur notre site internet au moment du lancement des appels à projets. Elles doivent toutefois être accompagnées par un opérateur d’appui, reconnu par le FORIM.

En revanche, les actions d’accompagnement à la structuration sont réservées aux organisations membres du réseau. Les associations qui souhaitent en bénéficier sont donc invitées à rejoindre l’une des fédérations membres du FORIM.

Les projets des jeunes et femmes bénéficient-ils d’une attention particulière ?

Cybel Leclerc : Oui. Nous disposons d’une commission jeunesse qui réfléchit à la participation des jeunes au sein du réseau et valorise les projets qu’ils portent. Les initiatives en faveur des femmes occupent également une place importante. L’année dernière, nous avons organisé un festival consacré aux femmes migrantes engagées dans la solidarité internationale.

De manière générale, nous veillons à mettre en valeur les initiatives et les expertises portées par les jeunes et les femmes, avec nos outils de communication et programmes d’accompagnement.

Quels types de projets recherchez-vous ?

Khady Sackho Niang : Nous ne recherchons pas des projets en particulier. Ce sont les porteurs de projets qui doivent inscrire leurs initiatives dans les domaines soutenus par le FORIM. En revanche, certains types de dépenses ne sont pas éligibles, comme le transport de matériel médical, l’achat de tracteurs ou de machines, ou encore l’envoi de matériel.

Les secteurs privilégiés restent la santé, l’éducation, l’eau, l’assainissement, l’agriculture… La dimension genre constitue un critère important. Chaque projet doit démontrer qu’il prend en compte les besoins des femmes et des hommes et qu’il contribue à réduire les inégalités.

Le changement climatique fait-il partie de vos priorités ?

Khady Sackho Niang : Les enjeux climatiques font naturellement partie de nos préoccupations, mais ils ne constituent pas un critère exclusif de financement. Lorsque des financements spécifiques existent, nous pouvons soutenir des projets dédiés. C’est notamment le cas du programme « Génération Climat », développé avec la Fondation Nicolas Hulot, qui a permis d’accompagner plusieurs initiatives portées par des jeunes.

Dans le cadre du PRA/OSIM, les projets intégrant une dimension environnementale, comme la lutte contre l’érosion côtière ou l’adaptation au changement climatique, sont considérés au même titre que les autres domaines prioritaires.

Souhaitez-vous renforcer vos partenariats avec les organisations guinéennes ?

Khady Sackho Niang : Cette dynamique passe d’abord par nos membres. Ce sont eux qui développent les partenariats avec les institutions et les organisations locales susceptibles de renforcer les actions du FORIM. Nous pouvons travailler avec des institutions publiques guinéennes, comme dans le cadre du CRPM, avec le ministère des Guinéens établis à l’étranger, mettre en place des partenariats bénéfiques pour les diasporas et leurs projets de développement.

Quel est votre regard sur la nouvelle génération de la diaspora guinéenne ?

Cybel Leclerc : L’un des principaux défis consiste à prendre en compte les diverses formes d’engagement des nouvelles générations. Les jeunes ne s’investissent pas forcément de la même manière que leurs aînés, et cette évolution doit être comprise.

Pour éviter que les dispositifs existants ne soient obsolètes, les institutions doivent s’adapter aux nouvelles attentes des diasporas. Il est essentiel de proposer une diversité d’outils et de mécanismes permettant à chacun de contribuer au développement de son pays. L’enjeu sera de multiplier les opportunités d’engagement afin que chaque diaspora puisse trouver sa place.

Quel est votre message à la diaspora guinéenne qui voudrait intégrer le FORIM ?

Cybel Leclerc : Je leur dirai avant tout de réfléchir à la manière dont ils souhaitent s’engager. Chacun dispose de ressources, de compétences et de capacités différentes. L’engagement ne se limite pas au financement de projets. Il peut prendre de nombreuses formes : promouvoir la culture guinéenne, partager des connaissances, accompagner une initiative locale, soutenir une association ou mettre son expertise au service d’un projet. L’essentiel est d’identifier ce qui correspond plus à ses aspirations et rechercher les dispositifs qui accompagnent cette démarche.

Le contexte politique et économique de la Guinée influence-t-il vos actions dans le pays ?

Khady Sackho Niang : Le FORIM n’intervient jamais dans les affaires politiques internes des États. Notre rôle est d’accompagner les organisations de la diaspora dans leurs actions de développement. Nous restons naturellement attentifs aux préoccupations exprimées par nos membres et nous pouvons les soutenir dans des démarches de plaidoyer lorsque celles-ci visent à améliorer les conditions de vie des populations. En revanche, nous ne prenons jamais part aux débats ou aux choix politiques internes des pays partenaires.

Votre mot de la fin ?

Cybel Leclerc : Nous remercions le Groupe Lynx-Lance pour cette opportunité. Nous espérons que cet échange permettra à davantage de Guinéens de la diaspora de découvrir les dispositifs existants et de s’engager dans des projets utiles au développement de leur pays d’origine.

Interview réalisée par

Abdoulaye Pellel Bah