Je connais un seul opérateur qui respecte ses délais dans ce pays. Ce n’est pas une entreprise. Ce n’est pas un ministère. C’est un tas d’ordures.

Mardi, l’État a fait un communiqué. Il annonçait la libération et la sécurisation des emprises de la décharge de Dar-es-Salam, à cause, disait-il, des risques d’éboulement, de glissement et de pollution. Jeudi, trois ministres sont descendus expliquer aux gens, dans un esprit de dialogue, d’écoute et de responsabilité, que leur cadre de vie allait s’améliorer durablement. Samedi soir, le quartier priait pour ses neuf morts de 2017. Dimanche, à trois heures du matin, la montagne a libéré l’emprise elle-même. La décharge s’est déchargée de ses ordures sur les riverains.

Quatre jours. Pas d’appel d’offres, pas d’atelier de validation, pas de note de cadrage. Elle a lu le communiqué et elle l’a appliqué. Nous devrions lui confier d’autres dossiers.

Il faut la respecter, cette montagne. Elle a de la mémoire, ce qui est rare ici. Elle sait que c’était un 22 août. Nous aussi, remarquez, nous le savons : chaque année, nous marchons en blanc, prions et nous marmonnons : plus jamais ça. Puis, nous rentrons dîner. Elle, elle attend que les discours finissent. C’est une question d’éducation.

À trois heures du matin, ça ne fait pas le bruit qu’on croit. Ça ne gronde pas. Ça glisse. Les voisins parlent d’un long soupir, puis du silence, puis des femmes. On a creusé à la main jusqu’au jour, parce que les engins n’arrivent pas la nuit : les engins ont des horaires. Je voulais écrire ici un prénom et un âge. Je n’ai ni l’un ni l’autre. On me donnera un chiffre, un bilan provisoire, puis un bilan définitif. Nous connaîtrons le nom de la commission avant celui des morts.

Accompagnement « humanitaire »

Je ne vais pas vous raconter que personne ne savait. Tout le monde savait, à commencer par ceux qui sont payés pour savoir.

En 2018, l’État a offert vingt millions à chacune des deux cent une familles, et vingt-quatre heures pour partir. Il a précisé que ce n’était pas un dédommagement mais un accompagnement humanitaire, parce que ces gens occupaient illégalement le site et que personne ne pourrait exhiber le moindre papier. La montagne, elle, n’a jamais demandé de papier à personne. Le jour dit, aucune famille n’est venue prendre l’argent. Le ministre a parlé de défiance envers l’État. Chez nous, quand le pauvre refuse une aumône, ce n’est plus de la pauvreté, c’est de l’insolence.

Faisons le calcul, puisque personne ne le fait. Vingt millions pour vingt-quatre heures : huit cent trente-trois mille francs de l’heure pour décider de quitter sa maison, son travail, l’école des enfants et ses morts. Et vingt millions multipliés par deux cent une familles : quatre milliards. Quatre milliards pour solder le dossier. Cherchez maintenant ce qu’ont coûté, depuis neuf ans, les études, les missions, les séminaires et les projections consacrés à ce même tas. Moi, je n’ai pas trouvé. Ce chiffre-là, on ne le publie pas.

En juin de l’année dernière, le Premier ministre a réuni ses secrétaires généraux et leur a dit qu’à côté de Hamdallaye nous étions assis sur une bombe, que cela pouvait exploser à tout moment, que des éboulements pouvaient se produire. Puis, il a ajouté que si les citoyens connaissaient leurs droits, ils porteraient plainte, parce que nous sommes en train de les empoisonner. Voilà. Le chef du gouvernement annonce lui-même l’empoisonnement, et il a l’air surtout ennuyé que les empoisonnés ne prennent pas d’avocat. Ils n’en ont pas pris. Ils sont morts sans frais de dossier. Ce sont des gens économes.

Fermeture de la décharge, espace vert…

Un mois après, il est venu sur place. Il a demandé des rapports pour le lundi suivant, afin de sécuriser les habitants les plus proches. Treize mois ont passé. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans ces rapports. Je sais ce qu’il n’y avait pas. La montagne, elle, n’a pas eu besoin d’un rapport pour lundi. Elle ne part pas en mission. Elle ne touche pas de per diem. Elle est là.

En novembre, à la tribune d’un grand sommet, on a promis de fermer la décharge et d’en faire un espace vert, comme à Abidjan. En janvier, on a financé le transfert vers Baritodé, lancé les études d’impact, calculé les projections environnementales sur cinquante ans. Cinquante ans ! Nous avons donc une administration qui voit jusqu’en 2076 et qui ne voit pas jusqu’à dimanche matin. En juillet, on a déguerpi les baraques du pourtour. Les habitants ont prévenu la presse le jour même : sans clôture, dès que les gendarmes s’en iront, les baraques reviendront. Ils avaient raison. Ils ont toujours raison, ces gens, c’est ce qui les rend fatigants.

Pendant que l’État produit des documents, le quartier produit des morts. L’imam Mohamed Khalib Sylla est parti au printemps dernier, les poumons finis, quelques heures après avoir expliqué à des journalistes ce que ça coûte de respirer ici. En juillet, la mosquée de Dar-es-Salam II a été avalée. Pas fermée : avalée. Les ordures sont entrées dedans et il n’y a plus de prière. Un tas de déchets a mangé la maison de Dieu. Ça a fait trois lignes dans les journaux, dont les miennes.

Sept mille personnes vivent là-dessous. On leur répète qu’elles occupent illégalement le terrain. Alors sortons les bulldozers pour les trois quarts de Conakry, parce que dans cette ville le titre foncier est un objet de collection. Et rappelons une petite chose : beaucoup étaient là avant que le tas ne fasse trente hectares. Ce ne sont pas eux qui sont venus vers le danger. C’est le danger qui a marché sur eux, camion après camion, pendant trente ans, avec notre argent, sous notre autorité, sans compactage, sans drainage, sans digue, sans clôture. Nous avons construit cette montagne à la sueur du contribuable, et ensuite nous avons expliqué aux gens du dessous qu’ils étaient de trop.

Déplacer un tas d’ordures

On me dira qu’ils restent à leurs risques et périls. C’est une belle formule, elle suppose qu’ils aient le choix. Regardons le choix. D’un côté : le quartier, l’école des enfants, le travail, car les ordures nourrissent des centaines de familles, les voisins qui prêtent le riz, les morts enterrés à côté. De l’autre : une enveloppe et un terrain qui n’existe pas. Ceux qui hésitent encore n’ont qu’à monter à Manéah. Dix-neuf morts en août dernier, dix corps jamais retrouvés, une centaine de familles évacuées. Un an après, jour pour jour, elles réclamaient toujours le site de relogement promis. L’article est sorti l’avant-veille de notre catastrophe. Nous l’avons lu.

Et qu’on ne vienne pas me dire que l’État est lent de naissance. Il sait courir. Il vide une prison centenaire et lance la démolition en une semaine. Il dématérialise la commande publique par décret. Il limoge deux ministres un vendredi soir et nomme les intérimaires avant le dîner. Il sécurise un programme national jusqu’en 2040. Ce pays peut tout faire, sauf déplacer un tas d’ordures dont il connaît le danger depuis neuf ans. On dit qu’une montagne d’ordures ne rapporte rien à personne. C’est faux. Elle rapporte : les camions rapportent, le ramassage rapporte, les études rapportent, les projections sur cinquante ans rapportent. Ce qui ne rapporte rien, c’est de l’enlever. Et chez nous, ce qui ne rapporte rien n’est pas urgent.

La suite, je peux vous l’écrire tout de suite, ça m’évitera de la réécrire l’année prochaine. Le bilan va s’alourdir dans la journée. Une délégation viendra, chaussures propres. Les condoléances seront présentées et elles seront sincères, ça ne coûte rien. Une commission sera créée. Un communiqué rappellera l’attention particulière accordée à la protection des personnes et à la prévention de tout risque susceptible de porter atteinte à leur vie. Il aura raison de le rappeler : ce communiqué existe, il date du 18 août.

Le 22 août 2027, il y aura une marche blanche. Je garde ce papier dans un tiroir. L’année prochaine, je changerai les chiffres, ce sera tout mon travail.

À moins que quelqu’un, d’ici là, n’ose l’inimaginable : appliquer une décision avant que la montagne ne s’en charge à notre place.

Elle, au moins, elle travaille la nuit.

Ousmane Boh KABA