Elle est venue se planter dans ma vie, comme un arbre oublié. Elle n’était même pas belle. Du genre d’oiseau qui entre par la fenêtre ou d’un taulard qui cherche à s’évader. Elle était imposante comme un mammouth, phosphorescente la nuit comme un albinos noir. Mais quelle nuit !

L’autre albinos chantait sur une chaîne oubliée.
Africa ! Africa !
Ce n’est pas Caca
Ni coca cola.

Moi je voulais tomber amoureux de la nouvelle  »miss », ou d’une mess d’officiers. Il y avait longtemps qu’une femme mariée m’avait abandonné pour retrouver son mari. Un peu comme Ousmane Diabaté, qui vient d’abandonner tout pour retrouver les Magpies, quatre ans fermes, une année en option. Lui au moins, on ne lui a pas couru après. On lui a couru derrière, pour le photographier avant qu’il ne s’envole.

Bon j’arrête mon histoire. Faire de la politique c’est dangereux. Parce qu’il paraît que depuis notre indépendance, on est démocrates. Il est même dangereux de penser à nos dépens et autres dépenses que nous avons vécu en 68 années d’indépendan-tristesse.

Bon laissons vraiment la politique, pour ne pas parler de sous, de dons reçus et d’autres reçus. Je regardais un artiste chanter pour calmer sa faim et quémander un teuf-teuf, pendant qu’à Dar-es-Salam, une décharge s’effondrait sur des voisins qui ne demandaient rien du tout, pas même un teuf-teuf, juste un endroit où dormir qui ne leur tomberait pas dessus. On a revu le bilan à la hausse, dit-on, comme on révise un bulletin de salaire mal calculé. Une trentaine de morts, pour l’instant. Les survivants, eux, on les a déguerpis, sans leur trouver où aller. « Nous ne savons plus où aller », disent-ils. Ça tombe bien, on ne le leur demandait pas.

La dame imposante, elle, était toujours là, collante et brûlante comme la nouvelle épouse du vieux, essayant de deviner pourquoi j’écrivais pour un journal emmerdant. Les peintres, les sculpteurs, les forgerons, les griots n’étaient-ils pas des écrivains ? Et les fossoyeurs de Forécariah, qui ont sorti six corps ligotés de terre sans nom ni dossier, n’étaient-ils pas eux aussi en train d’écrire, à leur façon, la vraie chronique du pays, celle qu’on n’ose jamais signer ?

Et tomber amoureux, n’est-ce pas essayer d’exister difficilement ? Comme toute forme d’existence d’ailleurs. Mais écrire chat, ça devient de la politique.

Il était l’heure d’hier, comme quand on se sent abandonné, avec pour seul compagnon un décret de limogeage, le souvenir d’un gros marché perdu, les bons vœux d’une fête d’indépendance préférant la pauvreté.

Ne parlons vraiment plus politique. Madame est pressée, comme citron. Telles nos écoles pleines comme des œufs. Heureusement que beaucoup d’enfants crèvent avant 40 ans, ça évite de trop remplir les classes suivantes.

Bon continuons encore, sans faire de la politique. La fête d’indépendance approche. Une belle fête pour nous Guinéens. Car on est pauvres, mais on a la fierté des riches. A fakoudou ! On devait retomber sur nos genoux pour demander pardon à la France, 68 ans après avoir dit non au général de Gaulle, debout, sans trembler, devant le monde entier. On sait dire non à un géant, en 1958. On ne sait plus dire non à personne, en 2026.

Un lézard a sauté et a raté sa branche visée. J’ai rigolé, comme quand un minustre tombe et se relève en courant chez le marabout.

Pas de politique. Mieux vaut écrire un conte pour ma nouvelle chérie, histoire d’être accepté.

Il était une fois,
Il était deux fois,
Question de salaire pour certains,
Gestion de chaleur pour d’autres,
Le pays est commandé,
Buvons pour voir,
D’autres ont bu, ou d’autres obus.
Doux rêve ma chérie.

Vraiment pas de politique ! On coupait les arbres pour élargir les routes qui ne menaient qu’aux cimetières. Les morts sont pressés dans le pays. Comme les journaleux qui s’ennuyaient aux interminables conférences et autres circonférences de presse. Les bruits des uns et des autres nous empêchaient de dormir dans ce pays vacillant, qui cherche à se relever comme Soundiata.

Un train était garé quelque part vers Kindia. Ses paysages, fatigués de le pousser, avaient disparu, sur des rails qui raillaient la locomotive. Bon pas de politique. Dans ce bled, on pille, on viole, on humilie, on arrête, on emprisonne, on juge et on s’en fout. On déplace des sinistrés. Coronthie, Dar-es-Salam, etc. sans savoir où les reloger. Bon, pas de politique.

Notre général bien-aimé
-Ne dort plus
-Ne mange plus
-Ne boit plus
-Ne regarde plus le bulletin météo
-N’écoute plus
-Ne lit plus
-Ne regarde plus son smartphone
-Ne signe plus
-N’a plus confiance

Tout ça, à cause de son bic porté disparu. Celui-là même qui signe les décrets. Le bic s’est faufilé, après avoir laissé un mot. Le bic veut une augmentation, pour services ou sévices rendus à la nation. Combien de décrets signés en si peu de temps ?

Le bic a raison, remarquez. On ne compte plus les décrets, on les empile, comme les sacs de riz qu’on distribue avant chaque Ramadan. Un décret pour radier, un décret pour nommer, un décret pour limoger, un décret pour inaugurer. Le bic, lui, n’a jamais eu de prime. Jamais de treizième mois. Jamais de repos, même les jours fériés, même le jour de l’indépendance qu’on célèbre à genoux devant une histoire qu’on n’ose plus regarder debout.

Bon, pas de politique. On a lancé un avis de recherche pour le bic. Signalement : noir, discret, fatigué, vu pour la dernière fois en train de signer quelque chose d’important sans qu’on lui demande son avis. Toute personne l’ayant aperçu est priée de le rendre au plus vite, ou de le cacher encore un peu, on ne sait plus très bien ce qui arrangerait le pays.

Le général bien-aimé, en attendant, cherche un autre bic. Il paraît qu’on en trouve à tous les coins de rue, dans ce pays, des bics prêts à signer pour un poste, une enveloppe, une photo au premier rang. Le premier bic venu fera l’affaire, du moment qu’il ne pose pas de questions et qu’il n’exige pas, lui non plus, de treizième mois.

Bon, vraiment, pas de politique. Ma chérie s’impatiente, elle aussi, comme le pays. Elle voulait un conte, elle a eu une enquête sur un stylo disparu. Elle voulait de l’amour, elle a eu un décret. C’est à peu près la même déception, dans ce pays : on demande une chose, on reçoit un communiqué. À fakoudou !

Sambégou Diallo