La montagne d’ordures de Dar-es-Salam, dans la commune de Gbessia, cédera son emplacement à un projet de parc urbain porté par l’État guinéen pour améliorer le cadre de vie dans la capitale. Mais des questions restent en suspens.

Dans la nuit du 22 au 23 août dernier, une partie de la montagne d’ordures de Dar-es-Salam s’est effondrée : 34 morts, plusieurs blessés et des dégâts. Selon les autorités, la décharge devait être fermée le 23 août, après une campagne de sensibilisation suivie déguerpissement. Lancée le 27 août, la casse des habitations et baraques a laissé nombreuses familles dans le désarroi. Selon le ministère de l’Administration du territoire et de la décentralisation, 1500 familles étaient à relocaliser, afin de lancer les travaux de transformation du site en parc urbain.

Mais comment ? Quand ? Par quel fonds et par quelle entreprise ? Les familles éplorées ou celles victimes de casse seront-elles indemnisées ? Un début de réponse a été fourni, le 29 août, par le général Amara Camara, le secrétaire général et porte-parole de la Présidence, lors de la visite du Président Mamadi Doumbouya aux sinistrés, une semaine après le drame. Selon le porte-parole, il est prévu de faire disparaître tout ce qui est ordures pour faire place au projet de parc urbain. 

Le général Amara Camara a indiqué que le Président Mamadi Doumbouya y a débarqué pour compatir à la douleur des familles éplorées et constater les dégâts : « Le chef de l’État a été aussi endeuillé par le drame. Il est venu compatir à la douleur de l’ensemble de la population, mais également pour s’assurer que les instructions données sont en train d’être implémentées sur le terrain.»

Le secrétaire général de la Présidence a renchéri que le site sera transformé en un espace vert. Sans donner de calendrier ni les composantes du projet, encore moins la société chargée de sa réalisation. Toutefois, le 21 août, des Chinois ont été aperçus sur le terrain. Maquettes en mains, ils étaient sur les pas du ministre de l’Assainissement, de l’Hydraulique et des Hydrocarbures, Aboubacar Camara.  

Zones d’ombre

Interrogé le 31 août par notre rédaction sur le projet de valorisation de la décharge, le ministre Aboubacar Camara déclare : « Nous sommes préoccupés par l’enterrement des victimes, ensuite ce sera comment trouver des abris pour les déguerpis. Le reste n’est pas d’actualité. Quand l’État sera prêt, il communiquera officiellement. » Pourtant, il avait annoncé le 20 août dernier que les travaux sur le site devraient démarrer en septembre.

Deux jours avant l’éboulement, le ministre était sur le site avec le directeur national de l’Aménagement du territoire et de l’urbanisme, ainsi que des responsables de la société chargée de la favorisation du site, disait-il. Qu’est-ce qui a changé entre-temps ?

Parlant de l’indemnisation des sinistrés et du projet de valorisation, un vice-maire de la commune de Gbessia, contacté le 31 août, dit ignorer le contenu du projet : « Nous n’avons aucune information là-dessus. Nous ne savons ni la société ni le périmètre à valoriser. Mais il paraît que ce sont des Chinois qui vont transformer le site en parc urbain ».

Notre source ne dispose, non plus, d’aucune information sur l’indemnisation des victimes de la casse. Le porte-parole de la Présidence a déclaré que les déguerpis ont été indemnisés à plusieurs reprises. À rappeler que l’Agence nationale de l’assainissement et de la salubrité publique a recensé les propriétaires des maisons avant la démolition.  

Un dédommagement « juste »

Peu avant l’arrivée du Président Mamadi Doumbouya à Dar-es-Salam le 29 août dernier, le Collectif citoyen pour un environnement sain a fait une déclaration au nom des familles sinistrées et des propriétaires de maisons cassées. Mouctar Bah, le responsable stratégie et communication du collectif, a porté la parole : « Aujourd’hui plus que jamais, l’État doit savoir que nous ne sommes pas que des statistiques. Nous sommes des pères et des mères, des enfants ; nous sommes des familles, nous sommes des citoyens guinéens. Nous demandons le dédommagement juste et transparent des propriétaires des maisons démolies. Derrière chaque maison, il y a des années de sacrifices, d’économies et de travail. Nous demandons également une prise en charge complète des victimes et des familles sinistrées. Certaines familles ont tout perdu en un instant. Elles ont besoin d’un toit, de nourritures, de soins, d’un accompagnement social et psychologique, mais surtout d’une véritable solution pour recommencer leur vie. Nous ne voulons pas d’une aide qui disparaît après quelques jours. Nous demandons un accompagnement à la hauteur de l’ampleur de cette catastrophe. »

Le collectif demande que les familles soient informées, consultées et respectées dans toutes les initiatives concernant leurs proches disparus. « Nous avons déjà perdu les nôtres, nous ne voulons pas être privés de notre droit légitime de leur rendre un dernier hommage dans la dignité », conclut-il.

Enquête indépendante

Dans une déclaration du 30 août, le Forum des forces sociales de Guinée (FFSG) a déclaré que la tragédie ne saurait être réduite aux seules circonstances météorologiques. « Plusieurs années durant, les riverains et les jeunes de Dar-es-Salam n’ont cessé d’alerter sur les risques liés à la décharge, et de mener des démarches auprès des autorités pour sa fermeture. Un danger identifié, documenté, annoncé publiquement, et qui se réalise de façon tragique le jour même de l’échéance fixée par le gouvernement (23 août pour la fermeture de la décharge, Ndlr) », explique le FFSG. La plateforme demande une enquête indépendante pour établir les circonstances exactes du drame, l’historique des alertes adressées aux autorités, les décisions prises pour sécuriser le site. « Cette enquête doit aussi déterminer la nature, la chronologie et les éventuels effets des travaux ou interventions réalisés sur le site avant l’effondrement, ainsi que toutes les circonstances ayant contribué à l’ampleur du drame », ajoute la déclaration.

Pour le FFSG, la sécurisation de Dar-es-Salam est une nécessité qui ne doit pas se transformer en une nouvelle épreuve pour les habitants déjà vulnérables. Le Forum demande l’arrêt immédiat de toute « opération brutale », la prise en charge digne et intégrale des victimes et des sinistrés, ainsi que la clarification de l’état d’avancement des solutions annoncées pour la gestion des déchets, notamment le projet de centre d’enfouissement technique de Baritodé à Coyah.

Yaya Doumbouya