Alors que le procès de l’ancien procureur de la République près le tribunal de première instance de Dixinn est reporté sine die, le parquet général près la Cour suprême et le collectif de ses avocats se livrent à une bataille de communiqués. Le premier assure que la procédure respecte les textes en vigueur. Le second dénonce une succession d’irrégularités et réclame une nouvelle composition de la juridiction de jugement.
Le dossier Algassimou Diallo est loin de connaître son épilogue. Après le retrait des avocats de la défense, à la suite du rejet de leurs demandes de récusation de trois magistrats et d’annulation de l’ordonnance de renvoi, le 15 octobre, le parquet général près la Cour suprême et le collectif de la défense ont décidé de porter leurs arguments sur la place publique, loin du prétoire. À coups de communiqués interposés, chacun défend sa lecture d’une procédure judiciaire de plus en plus contestée.
Le 18 octobre, le procureur général, Sidy Souleymane N’Diaye, publie un communiqué pour répondre aux accusations formulées contre son parquet et rétablir, selon lui, les faits. Le lendemain, 19 octobre, les avocats d’Algassimou Diallo répliquent dans un communiqué de presse particulièrement virulent, contestant point par point, la version du ministère public.
Le parquet défend sa procédure
Dans sa com, le parquet général rappelle que le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), siégeant en formation disciplinaire le 20 août 2026, a prononcé la révocation d’Algassimou Diallo pour des « manquements graves aux devoirs de son état, à l’honneur, à la délicatesse et à la dignité de la profession de magistrat. » Le 26 août, soit six jours après, le Bureau de la Cour suprême a autorisé les poursuites pénales contre l’intéressé, sur le fondement des dispositions combinées des lois organiques relatives au statut des magistrats et à l’organisation de la haute juridiction. Le lendemain, Sidy Souleymane N’Diaye a saisi le président de la Première chambre pénale aux fins d’ouverture d’une information judiciaire pour des faits présumés de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, ainsi que de participation à une association de malfaiteurs. Au terme de l’instruction, le magistrat instructeur rend, le 3 septembre, une ordonnance de renvoi devant les chambres réunies de la Cour suprême.
Le parquet soutient par ailleurs qu’Algassimou Diallo a comparu à plusieurs reprises, assisté de ses conseils. Il précise que les demandes de récusation de trois magistrats et d’annulation de l’ordonnance de renvoi ont été rejetées le 15 octobre, après des débats contradictoires. Pour le ministère public, la procédure a été conduite dans le respect des textes en vigueur et des droits de la défense. Il considère que la décision de suspendre leur participation au procès relève du libre choix des avocats, tout en rappelant que leur client bénéficie de la présomption d’innocence jusqu’à une décision définitive. Le parquet général se dit également disposé à entreprendre toute démarche utile auprès des conseils pour permettre la reprise sereine des débats. Il invoque, au passage, l’exigence d’un jugement dans un délai raisonnable, qui profite à toutes les parties, y compris à l’accusé.
Mais que cache la sortie de Sidy Souleymane Ndiaye ? À date, le dossier semble dans une impasse totale. Le juge Ibrahima Sory I Tounkara a renvoyé l’audience sans fixer de nouvelle date. La défense conditionne un retour dans la procédure par la satisfaction de deux de leurs demandes : le départ de trois juges ayant déjà posé un acte dans la procédure et un délibéré sans la présence du ministère public. Le procureur général tenterait donc de mettre la pression sur l’accusé et ses avocats pour que les lignes puissent enfin bouger.
À voir la célérité avec laquelle le dossier avait démarré, l’on imagine donc Sidy Souleymane Ndiaye, qui ne cesse de pousser pour qu’on aille aux débats de fond, mal à l’aise de ne pas avoir d’issue. Mais un communiqué changerait-il la donne ? Pas si sûr.
Une procédure « entachée d’illégalité »
Le collectif des avocats de la défense a accueilli avec « beaucoup de regret et de tristesse » la sortie du parquet général. Il lui reproche de présenter comme régulière une procédure qui, selon lui, ne l’a jamais été.
Premier point de friction : la chronologie de l’arrestation et de l’autorisation des poursuites. Les avocats affirment qu’Algassimou Diallo a été arrêté le 20 août, placé en garde à vue le 21 août, alors que l’autorisation du Bureau de la Cour suprême n’a été délivrée que le 26 août. Ils estiment que cette séquence contrevient à l’article 157 de la Constitution.
La défense soutient également que son client a été conduit à la Direction centrale des investigations judiciaires de la Gendarmerie nationale et y a été détenu jusqu’au 27 août, en méconnaissance du privilège de juridiction attaché à sa qualité de magistrat. Elle invoque à cet égard l’article 755 du Code de procédure pénale, qui encadre les poursuites visant les magistrats de la Cour suprême. Autre grief, le rôle joué par certains magistrats dans les différentes étapes de la procédure. Le collectif relève que le procureur général a participé à la décision autorisant les poursuites avant de prendre le réquisitoire engageant celles-ci. Il conteste aussi la participation au jugement de magistrats ayant siégé au Bureau de la Cour suprême lors de cette autorisation.
Un enregistrement sonore contesté
La défense soulève des interrogations sur les conditions dans lesquelles l’instruction a été clôturée. Elle affirme que le délai de trois jours prévus par l’article 282 du Code de procédure pénale pour permettre aux conseils de consulter le dossier avant l’ordonnance de règlement n’a pas été respecté. Selon elle, Algassimou Diallo a été interrogé au fond les 1er et 2 septembre, avant que l’ordonnance de renvoi ne soit rendue le 3 septembre.
Mais c’est surtout la question d’un enregistrement sonore présenté comme la captation d’une conversation privée qui concentre les critiques des avocats. Le collectif affirme que l’origine, la date et les conditions de réalisation de cet enregistrement demeurent inconnues. Il ajoute que les deux interlocuteurs supposés en contestent le contenu et que sa demande d’expertise technique a été rejetée au stade de l’instruction: «Un communiqué n’authentifie pas un enregistrement», martèle en substance la défense, qui demande au parquet général de répondre publiquement à une question : d’où vient cette pièce et pourquoi refuse-t-on de l’expertiser ?
Le collectif affirme que les mentions de l’arrêt du 15 octobre font état de la participation du procureur général au délibéré. Pour les avocats, le ministère public, partie poursuivante, ne saurait prendre part à une délibération réservée aux juges. Ils invitent donc le parquet à rendre public cet arrêt, affirmant en détenir une copie régulièrement notifiée.
Un retour sous conditions
Face à ce qu’ils considèrent comme une accumulation d’irrégularités, les avocats refusent de reprendre leur place dans la configuration actuelle. Ils affirment que leur retrait n’est ni une manœuvre ni une simple décision de convenance, mais une manière de ne pas cautionner ce qu’ils décrivent comme une apparence de débat judiciaire. Le collectif réclame la recomposition de la formation de jugement, afin que l’affaire soit examinée par des magistrats n’ayant pris aucune part à la décision autorisant les poursuites. Il exige aussi que le délibéré se tienne hors de la présence du ministère public.
La satisfaction de ces deux demandes constituerait, selon lui, une condition minimale pour garantir un procès équitable. Les avocats annoncent qu’ils reprendront leur participation dès que ces exigences seront satisfaites. Ils se réservent le droit d’exercer toutes les voies de recours internes et de porter l’affaire devant les instances internationales compétentes.
Yacine Diallo

