Les infiltrations des manifestations des lycéens en France ont occasionné des chaos dans les rues de plusieurs grandes villes françaises. De Washington à l’Alliance des États du Sahel (AES), on voit dans les malheurs de la France la justification des postures locales.

Deux mondes qui n’ont rien en commun, du moins en apparence, rient ensemble des malheurs de la France. D’un côté, les populistes occidentaux, trumpistes en tête, casquette vissée sur la tête, regard fixé sur Paris. De l’autre, les juntes de l’AES, treillis impeccable, entourées de leur horde de néo-panafricains, le regard fixé sur le même Paris. Tous se réjouissent de la France qui brûle.

Pour eux, ce n’est pas n’importe quelle France, mais bien celle de l’immigration, des émeutes, des lycéens qui jettent des pavés. Pour les uns, c’est la preuve que l’immigration détruit l’Occident, que les élites européennes sont faibles, que le modèle multiculturaliste est mort.

Pour les autres, c’est la revanche. La revanche de l’histoire. La preuve que la France n’a aucune leçon à donner, que sa démocratie est une coquille vide, que sa doctrine de maintien de l’ordre est un mensonge. Ils se réjouissent donc ensemble, chacun avec son dictionnaire, mais avec le même sourire.

Les Américains de la droite dure se frottent les mains et s’empressent de dire que « l’Europe s’effondre, heureusement que nous, nous avons le mur, la fermeté, « America first ». »

Les militaires du Sahel et leurs idéologues se frottent les mains aussi : « vous voyez, Paris brûle, alors taisez-vous quand nous dissolvons vos partis, vos associations de défense des droits humains, quand nous interdisons vos syndicats, quand nous rétablissons la peine de mort, quand nous faisons disparaître vos leaders étudiants. »

C’est la belle entente cordiale des cyniques.

Une entente des contraires à court terme

Mais cette entente des contraires serait de courte durée et c’est là que l’ironie devient cruelle. Dans les rues de France, des lycéens manifestent contre un programme trop chargé, contre des classes surchargées, contre l’avenir bouché. Ils manifestent, ils sont gazés, interpellés, parfois blessés. Et le lendemain, ils manifestent encore. Ils crient leur colère dans les médias – qui n’existent plus sous les juntes -, ils saisissent la justice. La machine continue, imparfaite, brutale parfois, mais elle continue.  

Maintenant, transposez la scène. Mêmes revendications, mêmes jeunes, mêmes colères. Mais placez-les à Ouagadougou, à Bamako, à Niamey. Combien de morts allions-nous déplorer ? Combien de disparus ? Combien d’organisations d’élèves et d’étudiants auraient été immédiatement dissoutes ?

Dans les souverainetés impériales sahéliennes, un capitaine rêve la nuit de nouveaux curricula et le lendemain, sans concertation ni murmure, ils sont transposés dans les manuels scolaires et immédiatement enseignés avec un préambule d’éloges à la gloire de l’infaillible camarade. Le débat est proscrit. Un homme providentiel ne se trompe jamais. Juste l’ordre, L’ordre de « l’État garnison », selon le bon mot de Harold Laswell.

Un silence pesant chez les étudiants sahéliens

L’histoire se joue de ces ironies, et très souvent, aux dépens de celui qui croit en user. La jeunesse des lycées et des universités au Sahel, en regardant ce chaos en France, voit des jeunes de son âge qui ont le droit de crier. Elle entend le fracas, oui, mais elle entend surtout le silence chez elle. Et ce silence, à force, il pèse. L’écran de fumée allume une lampe ? Une lampe qui montre aux lycéens sahéliens ce qu’ils n’ont plus : la voix.

Le printemps arabe ne s’est pas exporté par camions. Il a voyagé par images, par envies. Vous riez aujourd’hui de la France qui brûle. Ce que vous montrez à vos peuples, ce n’est pas la mort de la France. C’est la preuve qu’ailleurs, on peut encore brûler sans mourir. Et ça, pour une jeunesse muselée et sans avenir, c’est la leçon la plus dangereuse que vous pouviez lui donner.

Par Ahmed Newton Barry, Rfi.fr