En interdisant l’orpaillage clandestin à Siguiri, l’État guinéen a pris une décision nécessaire. En quelques jours, il a pourtant perdu la bataille de l’opinion face à une offensive de communication venue du Burkina Faso. Cette affaire révèle l’absence, en Guinée, de tout dispositif de riposte informationnelle.

Une décision fondée

Le 2 novembre 2026, cinq ministères guinéens publient un communiqué conjoint qui interdit toute activité d’orpaillage clandestin. Le lendemain, le président Mamadi Doumbouya limoge par décret 22 administrateurs territoriaux. Leurs ministères de tutelle les convoquent ensuite pour les auditionner. Le procureur spécial près la CRIEF engage des poursuites contre certains d’entre eux. Sur le terrain, des patrouilles mixtes des forces de défense et de sécurité quadrillent les sites d’orpaillage.

Cette décision était nécessaire. À Siguiri, l’orpaillage clandestin est devenu une catastrophe environnementale et un problème de sécurité nationale. Pelles mécaniques, mercure, cyanure, puits creusés jusqu’à trente mètres de profondeur : les cours d’eau sont détruits, et le fleuve Niger et ses affluents sont menacés. Des Guinéens, des Maliens, des Ivoiriens, des Burkinabè, des Chinois exploitaient ces sites. Autour d’eux se sont installés la contrebande, la circulation massive d’argent liquide, des groupes parfois armés qui contrôlent des zones entières et le travail des enfants sur des sites dangereux. L’État avait toutes les raisons d’agir pour rétablir son autorité sur ce qui était devenu un no man’s land.

Mais une décision politique, même vitale, peut échouer si elle n’est pas accompagnée d’une communication à la hauteur. C’est ce qui s’est passé, et tout a commencé par une vidéo.

Le 3 novembre, une influenceuse guinéenne publie sur ses réseaux sociaux des vidéos qui montrent des foules de jeunes orpailleurs quittant Siguiri vers le poste-frontière de Kourémalé, à la frontière malienne. Elle les stigmatise et parle de « grand refoulement » et d’« expulsion de Burkinabè ». Les Burkinabè étaient nombreux parmi ces orpailleurs, mais ils étaient loin d’être les seuls.

Pendant deux jours, côté guinéen, la communication sur cette affaire très sensible a été laissée à cette influenceuse, rejointe par d’autres qui ont amplifié ses vidéos. Aucune autorité guinéenne n’a pris la parole. Le soir même, pourtant, le gouvernement burkinabè reprenait le même mot. Selon une dépêche de l’Agence d’information du Burkina (AIB), relayée par la RTB le 3 novembre à 22h 24, Ouagadougou organisait le retour « dans la dignité et la décence » de « plusieurs milliers » de ressortissants « expulsés » de Guinée. Le terme « expulsion », qui ne correspond à aucune mesure de l’État guinéen, s’est ainsi installé des deux côtés de la frontière, sans être contredit à Conakry.

Le Burkina Faso s’empare du récit

Le ton monte ensuite très vite. Le communiqué du 3 novembre appelait encore « au calme et à la retenue ». Dès le 4 novembre, les relais numériques du pouvoir et les médias d’État se mobilisent. Ils diffusent les images d’une colonne de bus affrétés pour aller chercher les Burkinabè au Mali, puis toute une mise en scène suit. Ces relais évoluent dans la mouvance du BIR-C (Bataillon d’intervention rapide de la communication), que Reporters sans frontières qualifie de « milice numérique pro junte burkinabè ». Dans une enquête publiée en juillet 2026, RSF dit avoir établi « un lien direct » entre ce réseau et « les plus hautes autorités burkinabè ». Les vidéos alarmistes et victimaires se multiplient : elles parlent d’expulsion, mettent en cause le gouvernement guinéen et opposent son discours panafricaniste au sort réservé aux Burkinabè.

Les autorités burkinabè prennent le relais. Le 5 novembre, dans un reportage de la RTB, la radiodiffusion télévision publique du Burkina Faso, le ministre de la Sécurité, le commissaire divisionnaire de police Mahamadou Sana, en mission au Mali à la tête d’une délégation, affirme que les orpailleurs burkinabè « ont subi sur le territoire guinéen des traitements inhumains et dégradants en ce sens qu’on a enregistré des blessés et même des morts ». Dans le même reportage, le journaliste Jean Modeste Ouédraogo évoque « les séquelles de la barbarie des Guinéens », qui seraient « toujours visibles sur certains compatriotes ». Le récit de l’expulsion est repris jusque dans les médias internationaux, dont BBC Afrique.

Le soir du 6 novembre, le gouvernement burkinabè baisse d’un ton. Mais la machine de propagande, elle, tourne toujours. Pendant ce temps, Conakry se tait.

Une riposte tardive

Il faut attendre le 5 novembre pour que la Guinée s’exprime officiellement. Le ministre des Affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté, réunit le corps diplomatique pour présenter l’interdiction de l’orpaillage clandestin et dénoncer l’offensive burkinabè. Deux erreurs ont affaibli cette prise de parole.

La première est le délai. Ouagadougou s’est exprimé officiellement dès le soir du 3 novembre. Conakry a attendu le 5. Pendant ces deux jours, un récit officiel burkinabè d’« expulsion » est resté sans réponse officielle guinéenne. Face à une campagne de cette ampleur, une réponse s’imposait dans les heures qui suivaient. Elle aurait dû être portée par les porte-parole du gouvernement, dont c’est précisément la mission.

La deuxième est l’exclusion de la presse privée. Seule la RTG a été autorisée à couvrir la rencontre, et les médias privés ont été invités à récupérer les images auprès de la télévision publique. Plusieurs d’entre eux ont parlé d’« expulsion de la presse privée ». Alors que la Guinée était attaquée sur les réseaux sociaux et ne disposait d’aucun outil de contre-influence, la presse privée était justement le relais qui pouvait rétablir les faits.

Il faut toutefois reconnaître un mérite à cette prise de parole. Elle a démontré, chiffres à l’appui, qu’aucune mesure ne visait une nationalité. En revanche, elle n’a rien dit de l’accusation la plus grave, celle de blessés et de morts. À ce jour, Conakry n’a ni démenti ni annoncé d’enquête. Ce silence a laissé l’accusation sans réponse.

Car le récit burkinabè avait pourtant ses failles, que Conakry n’a pas su exploiter. Le 2 juillet 2024, selon l’Agence d’information du Burkina (AIB), le gouvernement burkinabè a lui-même ordonné l’arrêt de l’exploitation illégale d’or pratiquée par des étrangers dans trois régions du pays : les Cascades, les Hauts-Bassins et le Sud-Ouest. Ouagadougou a donc visé nommément des étrangers, ce que la Guinée, elle, n’a pas fait. Il peut difficilement reprocher à un pays voisin d’appliquer une règle plus large et moins discriminante que la sienne.

Il faut aussi reconnaître que beaucoup de ces jeunes ont quitté leur pays sous la pression de l’insécurité, de la pauvreté et du désespoir. Selon la ministre burkinabè de la Famille et de la Solidarité, la lieutenant-colonel Passowendé Pélagie Kaboré, ils seraient près de 50 000 à être revenus de Guinée. Ce chiffre, avancé par Ouagadougou lui-même, traduit l’incapacité du gouvernement burkinabè à offrir à sa jeunesse des perspectives, malgré l’abondance d’or dans le pays. La bonne réponse n’était pas la propagande. C’était d’en tirer les leçons : offrir à cette jeunesse l’emploi qu’elle est allée chercher en Guinée, et mesurer les conséquences environnementales désastreuses de cet exode.

Le Burkina Faso a trouvé un bouc émissaire pour masquer les échecs de sa politique économique. La mise en scène sert à éviter que les Burkinabè ne se posent les bonnes questions : qu’est-ce que 50 000 de leurs compatriotes sont allés chercher dans l’orpaillage clandestin à Siguiri, alors que leur pays dispose lui aussi de sites d’orpaillage artisanal ? Pourquoi des enfants burkinabè se retrouvent-ils employés sur des sites d’orpaillage sauvage en Guinée ? Comment une telle affluence a-t-elle pu se produire, et dans quel cadre ces ressortissants sont-ils entrés en Guinée ?

Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, la méthode est connue : désigner un ennemi extérieur pour mobiliser l’opinion. La France en a été la première cible. La Côte d’Ivoire en a fait l’expérience à son tour, régulièrement accusée par Ouagadougou et ses relais de servir de base à des tentatives de déstabilisation. Pour la première fois, la Guinée se voit visée par les mêmes méthodes.

Les leçons à tirer

L’espace numérique est désormais un terrain de confrontation à part entière. Au Sahel, plusieurs puissances s’y affrontent, et certains États de la région ont acquis un savoir-faire réel en matière de guerre informationnelle. La Guinée ne peut plus ignorer cette menace.

Concrètement, trois chantiers s’imposent :

•        Une communication gouvernementale réactive, avec un protocole qui garantit une première réponse officielle en quelques heures en cas de crise, des chiffres publiés et des porte-parole clairement désignés.

•        Une capacité de veille et de contre-ingérence informationnelle, qui permette de détecter les campagnes hostiles et d’y répondre par des faits.

•        Une cellule nationale de crise physique, équipée et activable selon un protocole défini, et pas seulement inscrite dans les textes.

Il faut enfin reconnaître notre propre part. Cette crise est partie de vidéos guinéennes, publiées par des personnes qui se présentent comme « communicantes » sans en avoir la formation ni la déontologie. C’est quand l’État se tait que les crieurs publics prennent sa place. Il est devenu urgent que le gouvernement et l’Assemblée nationale s’emparent du sujet, non pour censurer, mais pour fixer des règles : transparence sur les partenariats rémunérés, responsabilité en cas de diffamation ou d’incitation à la haine et interdiction de se faire appeler “communicant”.

La décision prise par la Guinée est à saluer, et sa fermeté ne doit pas faiblir, car il y va de l’avenir de toute la région et bien au-delà. Les cadres impliqués dans le saccage de l’environnement doivent subir toute la rigueur de la loi. La sécurité des sites doit être renforcée pour empêcher le retour de l’orpaillage clandestin, quels que soient ceux qui le pratiquent.

Mamadou Kossa Camara

Co-fondateur de Bramaya Conseil