En Guinée, l’article 192 du projet de nouvelle Constitution, qui traite de la révision constitutionnelle, ne ressemble pas à un texte de loi, mais à un problème de mathématiques vicieux. Des fractions, des pourcentages, des seuils improbables. Une véritable équation politique où le seul résultat garanti est toujours le même : Mamadi Doumbouya sort gagnant.

Sur le papier, c’est une démonstration d’équilibre démocratique. Pour réviser la Constitution, il faut mobiliser 3/4 du Parlement ; 60 % de participation au référendum, ou encore 4/5 des députés si le peuple est écarté de l’affaire. A première vue, cela donne des allures de verrou démocratique. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte que ce n’est pas une serrure pour protéger le peuple. C’est une chaîne pour l’attacher.

Car dans la pratique, qui a les clés de ces équations ? Toujours le Président. Rien ne démarre sans son discours solennel à la Nation. Même le Parlement, pourtant censé avoir un droit d’initiative, doit attendre que le chef suprême l’annonce. Autant dire que l’Assemblée nationale est réduite au rôle d’élève docile qui ne parle qu’après que le maître ait donné la permission.

Et que dire du fameux seuil de 60 % de participation ? Dans un pays où l’abstention est chronique, où les listes électorales sont contestées, où l’organisation d’un scrutin relève de l’épreuve olympique, atteindre ce chiffre relève du miracle. Un miracle qui n’arrivera que lorsque le Président en aura besoin, grâce à ses machines électorales bien huilées. Pour le peuple, cet objectif est quasiment hors de portée.

Chantage contre ministres gênants

Ajoutons à cela la clause lunaire. Après chaque référendum constitutionnel, le Gouvernement doit démissionner, qu’il ait gagné ou perdu. Une règle unique au monde, qui ressemble moins à un garde-fou démocratique qu’à une arme de chantage permanent. En clair, le général Doumbouya peut provoquer un doumbou-rendum, puis remercier son équipe comme on renouvelle sa garde-robe. Le texte se transforme ainsi en bouton « reset » politique, pratique pour se débarrasser des ministres gênants.

Quant à la pétition populaire, censée offrir une voie de contestation citoyenne, elle est le summum du cynisme : 1/10e des électeurs, répartis sur tout le territoire. Autrement dit, un Everest bureaucratique, quasiment impossible à franchir. C’est comme offrir au peuple un fusil sans munitions et lui dire : « Vous avez le pouvoir ! »

Ce « festival d’acrobaties arithmétiques » n’est pas une garantie contre l’autoritarisme. C’est une mise en scène mathématique qui donne une légitimité numérique à un pouvoir présidentiel absolu. Le message est clair : la démocratie en Guinée n’est pas un droit, c’est un calcul. Et dans ce calcul, il y a toujours une constante : 100 % pour le chef de l’État.

L’illusion d’intangibilité

Alors, on pourra nous réciter l’article 193 comme un serment d’intangibilité : « Le nombre et la durée des mandats ne peuvent être révisés. » Mais la Guinée a déjà entendu cette rengaine. Alpha Condé aussi avait juré que le troisième mandat était « intangible ». Puis, en changeant la Constitution, il a remis les compteurs à zéro. Doumbouya, en s’octroyant le monopole de l’initiative, des seuils, et du tempo, s’offre exactement la même échappatoire. Les mathématiques ne sont qu’un masque : derrière les fractions et les pourcentages, se cache toujours la tentation d’un pouvoir sans fin.

Finalement, l’article 192 n’est pas un texte constitutionnel. C’est une équation truquée. Le problème n’est pas de savoir si le peuple ou le Parlement peut atteindre 3/4, 60 % ou 4/5. Le problème, c’est que le résultat a déjà été fixé : une démocratie fractionnée, une arithmétique piégée et un Président qui détient toujours la totalité des pouvoirs.

En d’autres termes, officiellement, l’article 192 protège la démocratie. En réalité, il l’attache sur une chaise, lui bande les yeux, et confie la clé des menottes au Président.

Mandjou Kouyaté