Le taximan a arrêté son teuf-teuf jaune, juste devant un grand bar. Il a éteint le moteur, pas par économie, mais par respect. Le moteur, lui, souffrait. Hé Kéla !
— Descendez, monsieur. C’est ici que s’arrête le carburant, a dit le chauffeur.
J’ai regardé le compteur. Nous n’avions fait que 3 km. De la Mosquée au bar.
— Mais Monsieur, j’ai une réunion importante au Ministère ! J’ai argué.
Le chauffeur a souri. Un sourire de gendarme qui vous fait signer un procès-verbal que vous n’avez pas lu.
— Écoutez, monsieur. Le prix du litre vient de monter. Si je continue jusqu’au Ministère, vous devrez vendre un rein pour payer la course. Ici, c’est la frontière. Ici, c’est où l’essence dit « non » et où le portefeuille dit « aïe ».
Il a tenté de rallumer le moteur. Devant nous, un embouteillage monumental bloquait la route. Le Pont du 8-Novembre. Ou peut-être celui des Martyrs. Avec les changements de noms, même les ponts finissent par ne plus savoir où ils vont.
Je suis descendu. À pied, le pays paraît plus vrai. Sur le trottoir, j’ai croisé un grand quelqu’un. Il était dans sa grande voiture blindée, climatisation à fond, le nez perdu dans un téléphone qui fonctionnait, lui, à l’énergie du pouvoir.
— Hé ! Monsieur le journaleux ! Pourquoi tu marches ? Tu n’as pas vu que le retour à l’ordre constitutionnel est roulant ? a-t-il crié par la portière entrouverte.
J’ai répondu :
— Le retour à l’ordre constitutionnel est roulant pour ceux qui ont le budget, mon cher. Pour nous, il marche !
Il n’a pas entendu. Le bruit d’un générateur couvrait ma voix. Ce type de générateur qui ronronne comme un gros chat content, le seul chat qui mange le budget national sans se faire attraper.
Ah, la CRIEF ! La Cour de répression des infractions économiques et financières. Belle invention. On y voit des barons arriver en costume, repartir en tenue de détente, laissant derrière eux des villas confisquées, des comptes gelés, des voitures scellées. Mais ils n’ont pas encore confisqué la chose la plus précieuse de tous : la capacité à nous faire croire que demain, ça ira mieux.
Je me suis assis sur un banc, devant une vendeuse de « bissap ».
— Le jus est à combien ?
— C’est augmenté, monsieur. Le sucre a vu le prix de l’or, il a eu peur et il a suivi. Le ramadan arrive, monsieur.
— Même le sucre fait de la politique ?
La vendeuse a ri.
— Ici, tout le monde fait de la politique. Le poulet dans le plat, il fait campagne pour sa survie. Le chauffeur de taxi, il fait l’opposition. Et le compteur électrique, il fait la dictature. Soudain, le courant est revenu. Les lampadaires se sont allumés en plein jour, par erreur. J’ai regardé ma montre. Il était 14h 00. La faim chauffait comme une marmite oubliée sur le feu. La radio annonçait la nomination imminente des nouveaux minustres.
— Pourquoi faire, pour s’occuper de nos estomacs vides? a demandé la vendeuse de bissap.
Elle avait raison. On peut parler de scrutins et de légitimité retrouvée. Mais on ne peut pas voter le ventre vide. Alors, j’ai payé mon jus. Il a doublé de prix pendant que je buvais.
— C’est l’inflation dynamique, m’a expliqué la vendeuse. Ça bouge quand vous ne regardez pas. À fakoudou !
J’ai repris la route, à pied. Devant moi, un panneau publicitaire disait : « Guinée émergente ». Juste en dessous, un chien dormait. Il ne rêvait pas d’émergence. Il rêvait d’un os. Et moi, je rêvais d’un pays où le litre de patience ne coûterait pas aussi cher qu’une poche de sang. Un taxi m’a klaxonné.
— En ville ?
Devant nous, l’embouteillage résistait toujours.
— Avancez ! On va être en retard ! criait un camionneur. Le taximan a baissé sa vitre.
— Calme-toi, mon frère. La transition est finie, mais les embouteillages ont été élus pour sept ans. À fakoudou !
J’ai souri. En effet, le peuple avait parlé. Il avait fait son choix. Le chef qui avait conduit la barque pendant la tempête est devenu Président élu. Le Premier ministre a démissionné… pour mieux revenir. En Guinée, même la démission connaît le chemin du retour. On change le titre, on garde la fatigue. À fakoudou !
On a fini par arriver à Tombo. Un policier regardait les voitures comme un enfant regarde un pot de confiture qu’on lui refuse.
— Vos papiers ! a-t-il dit.
Le taximan a tendu sa carte grise et son permis.
— Et le laissez-passer de la victoire ? a demandé le policier.
— Laquelle ? Celle du ballon ou celle des urnes ?
— Celle du Président ! Il est installé maintenant ! Il a prêté serment ! Il faut avoir la foi pour avancer !
Le taximan a soupiré.
— Mon frère, tu confonds la foi et le carburant. Sans foi, je doute. Sans essence, je ne roule pas.
Le policier a ri. Un rire sec, comme une branche de samba.
— Tu es drôle. Tu devrais être député. Ils vont bientôt élire l’Assemblée. Ça coûte cher, le silence des députés.
On est repartis. En passant devant le défunt dépôt pétrolier. À côté de moi, un jeune lisait son journal sur son téléphone.
— Tu lis quoi ? lui ai-je demandé.
Il a levé les yeux, a regardé le dépôt pétrolier vide, puis le taxi qui toussait comme un fumeur invétéré.
— Les promesses. Elles consomment moins de carburant, a-t-il répondu.
Je suis descendu en face de la cathédrale. Une autre vendeuse de « djindjan » versait le liquide jaune et violent.
— Un pot !
— Ça fait 5 000 francs.
— C’est augmenté depuis que le Président a été élu ?
— Non, c’est augmenté parce que le gingembre a décidé de faire de la politique. Il est plus piquant maintenant. Il dit qu’il représente l’opposition.
J’ai bu une gorgée. Piquant, indeed.
— Alors, tu avais voté ? m’a demandé la vendeuse.
— Oui.
— Et ça a changé quelque chose ?
— Regarde autour de toi. Au moins, maintenant, on a un mot nouveau pour dire que rien ne change : Légitimité.
La vendeuse a ri et m’a rendu la monnaie.
— La légitimité, ça ne remplit pas le sac de riz, monsieur. Mais ça fait moins mal au dos.
Je suis reparti. Au coin de la rue, un afficheur collait une nouvelle affiche du Président élu. Juste en dessous, un chien urinait sur le mur. Je me suis dit que le paysage était complet. Le haut faisait de grandes promesses, et le bas faisait son besoin. Comme d’habitude. À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet –un chat m’a conté
Juste après les élections,
on a demandé aux pauvres de bien vouloir déguerpir.
Pas méchamment, non ?
Avec politesse.
Avec l’autorité douce de ceux qui ont gagné.
Les braves ménagères,
celles qui vendaient là où l’ombre était gratuite
et le trottoir tolérant,
ont reçu l’ordre de plier leurs marmites,
leurs tomates fatiguées
et leurs rêves en sachet plastique.
— Ici, ce n’est plus possible, leur a-t-on dit.
La République venait de passer,
elle n’aimait pas le désordre.
Elles sont parties sans bruit,
comme on enlève une chaise branlante
avant l’arrivée des invités importants.
Le ventre, lui, n’a pas déguerpi.
Il est resté.
Il attend toujours qu’on lui annonce
le retour à l’ordre alimentaire.
À fakoudou.
SD

