L’écrit-vain Williams Sassine a cassé sa plume le 9 février 1997. En mémoire de sa mort, l’animateur actuel de la Chronique Assassine, Sambégou Diallo, lui a rendu un hommage. À sa façon. Bon appétit !

Je me suis retrouvé en ville ce matin-là sans savoir pourquoi. Pas un rendez-vous. Pas un dossier. Pas même une illusion bien repassée. Juste moi, mon ventre vide et mes chaussures pleines de résignation, marchant dans Kaloum comme un déflaté. Comme ces milliers de Guinéens qui quittent la maison à l’aube, non pas pour le travail – devenu un luxe administratif – mais pour pratiquer ce sport : le bureau-tourisme.

On entre ici, on salue là-bas, on courbe l’échine plus loin, on ressort avec une promesse recyclable et parfois un billet de transport retour, obtenu après concours de courbettes. Chaque jour, les mêmes escaliers, les mêmes secrétaires, les mêmes « revenez demain », répétés comme des versets budgétaires.

En Guinée aujourd’hui, la chance ne s’obtient plus par le mérite ni par la carrière – trop fatigants – mais par tirage au sort, genre Guinée Games : tu grattes ton destin, tu souffles sur ton CV, et si l’univers est connecté, Alléluia ! Sinon… demain est un autre jour. À fakoudou !

Je n’avais rien à foutre non plus parce que, de toutes les façons, même ceux qui sont censés avoir quelque chose à foutre avaient déjà plié bagage. Bounioul Scylla, le minustre des mines serrées, avait foutu le camp, direction Washington. Là-bas, costume bien repassé, sourire d’exportation, il allait monnayer nos terres rares comme on liquide un vieux salon : au plus offrant, et sans garantie après signature. Mais bon… On Chen fout !

Parce que, vérité pour vérité, nous-mêmes ici, on ne sait déjà pas quoi faire de nos propres mains : elles signent, elles applaudissent, elles quémandent… mais produire ? Transformer ? Hé Kéla !

Alors on regarde partir nos richesses comme des enfants regardent leur ballon crevé. À fakoudou !

Maintenant que nos minustres sont nommés – ou plutôt recyclés, reconditionnés – ils envahissent les réseaux sociaux comme des moustiques. Photos officielles. Costumes neufs. Sourires sous perfusion protocolaire. Chacun y va de son petit roman numérique :

« Profonde gratitude… »

« Haute confiance du Chef… »

« Engagement indéfectible… »

« Servir la Nation avec loyauté… »

Un copier-coller patriotique, rédigé dans la même imprimerie émotionnelle. Ils remercient le Maître incontesté, Chef suprême des décrets, Distributeur automatique de destinées, puis… silence administratif. Parce qu’en Guinée, gouverner ne consiste pas à agir…mais à durer au poste. On Chen fout !

Je me suis assis au premier café rencontré. Une agora populaire, où même les chaises ont l’air fatiguées de la République. Apparemment, personne ne m’avait vu.

C’est comme ça la vie, Wallahi ! Tu te crois important, stratégique, presque incontournable… puis tu t’assois dans le premier « café », et personne ne lève les yeux. Même pas le serveur. Même pas la mouche qui tourne autour du sucre.

Ton ego comprend alors que tu n’es pas indispensable. Dans ces endroits-là, il faut avoir la philosophie de notre Président. Une philosophie simple, musclée, inoxydable : « Si quelqu’un ne veut pas me voir ici… il n’a qu’à aller se faire foutre ailleurs. » À fakoudou !

Alors j’ai pris mes aises. J’ai étalé mon invisibilité sur la table. J’ai commandé un café noir, noir comme nos prévisions budgétaires.

Autour de moi, ça parlait à voix basse, comme on parle d’un sorcier qu’on craint d’invoquer.

Un type lisait un vieux journal. Un autre suivait l’actualité sur son téléphone fissuré. Personne ne me regardait toujours. Et je me suis dit : finalement, l’anonymat est la seule immunité encore gratuite dans ce pays. À fakoudou !

Parce que dès qu’on te voit trop…

soit on te sollicite,

soit on te soupçonne.

Et les deux fatiguent. Alors j’ai bu mon café, écoutant ces discussions à voix basse, ces palabres prudentes qui marchent sur la pointe des mots. Il y avait un vieux père qui disait :

– Moi, je connaissais bien Williams Sassine. Quand il arrivait au café de Coléyah… le débat changeait de température. Ça devenait animé, soutenu, incandescent même. Amis, connaissances, admirateurs… tout le monde se massait autour de lui. Pas pour demander un poste… non. Pour écouter. Pour apprendre. Pour se faire gifler par l’intelligence. Le café entier retenait son souffle.

– Sassine parlait, poursuivit le vieux, et chacun repartait avec une belle blessure. Une blessure qui fait réfléchir.

Silence autour de la table. Un jeune, téléphone en main, a demandé :

– Il faisait des directs Facebook ?

Le vieux l’a regardé très longtemps… comme on regarde un pays qui a raté son entrée dans l’histoire.

– Non, mon fils. Lui, il faisait des directs dans les cerveaux. À fakoudou !

Il a bu une gorgée, puis a ajouté :

– Aujourd’hui, quand un “intellectuel” arrive dans un café… les gens se massent aussi. Non pas pour écouter. Mais pour voir s’il peut les placer quelque part. Hé Kéla !

– Avant, on cherchait la pensée…aujourd’hui, on cherche le piston. Avant, on voulait comprendre le pays… maintenant, on veut contourner le pays.

À fakoudou ! Le vieux a posé sa tasse.

– Sassine venait avec des mots. Les autres viennent avec des cartes de visite.

Silence encore. Un silence lourd. Moi, j’écoutais toujours. Parce que dans ce café où personne ne m’avait vu entrer, je venais soudain d’assister à quelque chose de rare : la nostalgie d’une époque où l’intelligence faisait foule…et où la médiocrité n’avait pas encore ses gyrophares. À fakoudou !

Il y avait un autre qui a pris la parole à son tour :

– Moi, j’étais étudiant quand j’ai connu Williams Sassine… Un jour, il m’a lancé un défi.

Le café s’est calmé d’un cran. Même les téléphones ont baissé leur luminosité par respect.

– Il m’a dit : « Écris ton année de naissance… et montre-la aux autres. »

Je l’ai fait. Il était de dos. Impossible qu’il voie. Puis il a commencé :

– « Prends ton année… multiplie par 2… ajoute 6… multiplie par 10… ajoute 16… multiplie par 5… »

Il dictait calmement. Sans hésiter. Moi, je calculais… j’écrivais… je transpirais. Le café entier retenait son souffle, comme une classe sans ventilateur. Et à la seconde même où j’ai annoncé le résultat final (198080)… il s’est retourné… et a dévoilé exactement mon année : 1977.

Tout le monde avait applaudi. Tout le monde s’était prêté à ce jeu ludique, avec cet émerveillement qu’on garde enfantin quand l’esprit rencontre la magie. À fakoudou !

Murmures autour de notre table. Un jeune a soufflé :

– C’était un magicien ?

L’ancien étudiant a souri.

– Non… pire. C’était un grand intellectuel. À fakoudou !

Il a ajouté :

– Sassine nous montrait que même quand tu crois compliquer les mécanismes, l’esprit peut toujours remonter à la source.

Puis quelqu’un derrière a lâché :

– Donc aujourd’hui, s’il regardait le pouvoir actuel… il retrouverait aussi « la boussole perdue » ?

L’ancien a soupiré.

– Oui… et il dirait même qu’on multiplie le peuple par zéro depuis longtemps, à fakoudou !

Moi, j’ai regardé mon café déjà refroidi. Et je me suis dit que ce pays est devenu un grand calcul sans solution…

Beaucoup d’opérations, de discours, de chiffres, de regrets ! Mais au résultat final, on retrouve toujours le même résultat : le citoyen fatigué. À fakoudou !

Sambégou Diallo, en mémoire de

Williams Sassine, qui nous manque cruellement