Plaidoyer pour une économie locale fondée sur la transformation des ressources endogènes. Leçons d’Afrique de l’Ouest francophone.
Moussa a 24 ans. Il vit à Tominian, dans la région de Ségou, au cœur du Mali rural. Sur les terres familiales, il cultive le sésame avec un soin hérité de ses parents. La récolte est bonne. Mais entre le vannage manuel et le sac de 50 kg vendu à un intermédiaire pour une somme dérisoire, Moussa regarde les camions qui partent vers Bamako. Il n’a pas de haine pour sa terre. Il aime l’odeur de la terre après la pluie. Simplement, il ne voit pas comment, ici, son travail pourrait un jour lui payer autre chose que la survie. Alors il hésite. Comme des centaines de milliers d’autres jeunes à travers toute l’Afrique de l’Ouest.
En Afrique de l’Ouest, les grands bassins de migration ne sont pas toujours les territoires les plus pauvres. Ce sont souvent des terres riches, dont les ressources restent insuffisamment valorisées, et dont les habitants partent non par fatalité, mais faute d’une organisation économique à la hauteur de leur potentiel.
Des richesses qui existent, une valeur ajoutée qui s’échappe
Kayes, le Fouta-Djalon, Tambacounda, Tahoua, Zinder. Ces noms figurent depuis des décennies parmi les premières zones d’émigration de la région. Et pourtant, chacune dispose d’atouts considérables.
Le Fouta-Djalon est le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest : terres fertiles, fonio, fruits, pomme de terre, miel, élevage, potentiel touristique. Kayes bénéficie de la vallée du fleuve Sénégal, de l’agriculture irriguée, de l’or et d’un commerce transfrontalier actif. Tambacounda regorge d’anacarde, de miel et de produits forestiers. Tahoua et Zinder restent des piliers pour l’élevage, le niébé, le sésame et la gomme arabique.
Ces territoires sont différents. Ils partagent pourtant le même problème fondamental : ils produisent beaucoup et transforment très peu.
Le lait quitte les zones pastorales sans être traité. Les fruits se perdent faute de conservation. Le sésame, l’anacarde, le bétail sont vendus bruts, puis les mêmes territoires rachètent, des mois plus tard, des produits transformés, importés depuis les capitales ou l’étranger.
La différence de valeur est saisissante. Au Burkina Faso, une tonne de sésame brut rapportait 625 000 FCFA au producteur lors de la campagne 2024-2025 (Sidwaya, 2024). Cette même tonne, pressée et conditionnée localement en huile, atteint 1,5 à 2,5 millions de FCFA selon les données de la chaîne de valeur de la région de Diffa (RECA-Niger, 2024), soit un multiplicateur de trois à quatre. Ce manque à gagner, répété à l’échelle d’une filière entière, représente pour le Niger une perte estimée à près de 35 milliards de FCFA par an pour le seul sésame, soit l’équivalent du budget annuel de plusieurs communes rurales réunies.
La richesse existe. La valeur ajoutée, elle, se crée ailleurs. C’est l’une des raisons profondes de la migration.
Ils ne partent pas parce qu’ils n’aiment plus leur territoire
Selon les données de l’OIM, Organisation internationale pour les migrations, publiées en 2023 et relayées par APANews (2025), plus de 77% des migrations en Afrique de l’Ouest et du Centre sont internes ou intrarégionales. Les jeunes quittent leur village pour une capitale ou un pays voisin avant d’envisager, pour certains, un départ plus lointain.
Ils ne partent pas parce qu’ils n’aiment plus leur territoire. Ils partent parce qu’ils ne voient pas comment y construire leur avenir. L’Afrique de l’Ouest est la région la plus jeune du monde : plus de 60% de sa population a moins de 25 ans. Chaque année, plusieurs millions de jeunes arrivent sur un marché du travail rural qui crée trop peu d’emplois stables. Un jeune peut produire du lait sans laiterie, cultiver des fruits sans unité de transformation, élever du bétail sans marché organisé, avoir une idée d’entreprise sans accès au crédit.
Le problème n’est pas uniquement économique. Il est structurel et, souvent, politique. Ces régions souffrent d’un triple déficit qui s’auto-entretient : déficit infrastructurel, stockage, transformation, transport insuffisant, déficit financier, crédit inaccessible, équipements hors de portée des petits producteurs, déficit institutionnel dont on évoque peu.

Ce troisième déficit est peut-être le verrou le plus dur à faire sauter. La décentralisation reste largement inachevée dans la plupart des pays de la région. Les budgets des collectivités territoriales sont squelettiques. Et surtout, la sécurisation foncière pour les jeunes ruraux est quasi inexistante : comment un jeune peut-il investir dans une presse à huile ou planter des arbres fruitiers s’il n’a aucun titre sécurisé sur la terre qu’il cultive ? Dans de nombreuses filières, la rente est captée par des réseaux dont l’intérêt est précisément de maintenir l’exportation brute. Le business as usual profite à une minorité. Il condamne les territoires à rester des exportateurs de matières premières.
La preuve que les choses peuvent changer et les leçons des échecs
Des réussites existent. Elles ne font pas assez de bruit, mais elles montrent qu’une autre trajectoire est possible.
Le cas de la noix de cajou en Côte d’Ivoire est instructif. En 2015, moins de 7% de la production ivoirienne était transformée localement, le reste partait brut vers l’Asie. Dix ans plus tard, grâce à une politique volontariste de zones industrielles rurales et de partenariats public-privé structurés, plus de 22% est désormais traitée sur place (Conseil du Coton et de l’Anacarde, 2024). Ce sont des dizaines de milliers d’emplois créés directement dans les régions productrices du nord du pays, pour les jeunes et les femmes.
Au Sénégal, la Laiterie du Berger a démontré depuis Richard-Toll qu’il était possible de structurer une filière laitière locale dans un environnement sahélien difficile. Fondée en 2007, elle collecte aujourd’hui du lait auprès de plus de 800 familles d’éleveurs peuls, leur garantit un prix plancher et sécurise un marché intérieur (UN SDG Partnership Platform). Elle n’a pas simplement installé une machine. Elle a construit un écosystème de confiance.
Mais attention : tout n’est pas rose. Dans un pays voisin, une usine de transformation de mangues flambant neuve, financée par un bailleur international, est à l’arrêt. Non pas faute de mangues, mais parce que le contrat d’approvisionnement avec les producteurs a capoté faute de confiance, que le prix garanti n’a pas été honoré, et que le coût de l’électricité a rendu l’unité non viable. Cet échec rappelle une vérité essentielle : une machine ne fait pas une filière. Sans gouvernance partagée, sans contrat moral entre industriels et paysans, sans politique énergétique cohérente, l’industrialisation rurale reste un mirage.
Le même raisonnement s’applique au fonio au Fouta-Djalon, au sésame au Burkina Faso et au Mali, au niébé au Niger ou au miel dans les régions forestières de Guinée. Les ressources existent déjà. Ce qui manque, c’est une meilleure organisation et la volonté de la mettre en place.
La diaspora : d’une épargne de survie à un capital de développement
En 2024, les transferts de fonds vers l’Afrique subsaharienne ont atteint 55 milliards de dollars selon le Migration and Development Brief de la Banque mondiale (2024). Au Mali précisément, ces envois représentent 1,2 milliard de dollars, soit 5,56 % du PIB national, un montant qui dépasse l’aide publique au développement reçue par le pays. Dans plusieurs pays de la région ouest africaine, la diaspora est déjà, de facto, le premier bailleur de fonds.
Aujourd’hui, ces ressources servent principalement à soutenir les familles, construire des maisons ou répondre aux urgences. C’est à la fois légitime et indispensable.
Mais des mécanismes existent pour aller plus loin. Au Sénégal, le FAISE (Fonds d’Appui à l’Investissement des Sénégalais de l’Extérieur) co-finance des projets productifs portés par la diaspora dans leurs régions d’origine. Des fonds locaux d’investissement, adossés aux collectivités territoriales et co-gérés avec des associations de ressortissants, permettraient de flécher une partie de cette épargne vers des coopératives, des unités de transformation, des chambres froides ou des systèmes d’irrigation dans les zones de départ.
Mais pour que cela fonctionne réellement, les États doivent jouer le jeu, car il y a une incohérence profonde dans les politiques actuelles : dans certains ports de la région, une chambre froide solaire offerte par un ressortissant peut être taxée à hauteur de 40% de sa valeur à l’importation. On ne peut pas appeler la diaspora à investir dans le développement local tout en taxant ses équipements comme des produits de luxe.
Ce que les territoires doivent maintenant se donner
Retenir les jeunes en milieu rural ne signifie pas les empêcher de partir. Cela signifie leur offrir une vraie possibilité de choisir. Pour cela, les territoires ont besoin de structures capables d’assurer la coordination entre acteurs : collectivités locales, secteur privé, organisations de producteurs, diaspora et partenaires techniques. Des Agences de développement économique local (ADEL) sur le modèle de ce qui existe au Maroc, en Tunisie ou au Burkina Faso peuvent jouer ce rôle de pont. Elles ne remplacent pas les institutions existantes. Elles les rendent plus efficaces en mettant la stratégie économique locale au cœur de la gouvernance territoriale.

Mais cela ne suffira pas sans une impulsion venue du sommet. Les États doivent réviser les codes fonciers pour sécuriser l’accès des jeunes et des femmes à la terre, aligner leurs politiques fiscales et douanières sur l’objectif d’industrialisation rurale, et cesser de subventionner l’exportation brute tout en taxant les machines qui permettraient de transformer localement. Les bailleurs (Union européenne, GIZ, USAID, Enabel, PNUD, …) doivent davantage aligner leurs financements sur la transformation locale. Et la diaspora doit progressivement se concevoir comme un acteur économique à part entière de ses territoires d’origine.
Depuis plus de vingt ans, nous accompagnons des collectivités, des bailleurs et des acteurs de la diaspora dans la construction de ces stratégies. Les outils existent. Les ressources existent. Ce qui doit encore changer, c’est la volonté politique de briser les rentes de situation pour libérer le potentiel des territoires.
Choisir de rester. Choisir de revenir.
Le vrai drame n’est pas que les jeunes quittent leur territoire. Le vrai drame est qu’ils quittent des territoires qui auraient pu leur offrir un avenir et qui, avec les bons choix politiques et organisationnels, peuvent encore le faire.
Si Moussa peut trouver à Tominian une petite unité de transformation où son sésame est pressé et conditionné sous un label local, son revenu peut tripler. Si le Burkina Faso, le Mali et le Niger transforment localement ne serait-ce que 20% de leur production de sésame, ce sont des centaines d’emplois créés directement dans les régions productrices. Si les communes rurales disposent de budgets décents pour investir dans des infrastructures de base, les jeunes cesseront de regarder les camions qui partent pour Bamako. Ils regarderont ceux qui arrivent pour acheter leurs produits finis.
Choisir de rester parce qu’il existe des emplois. Choisir de revenir parce qu’il existe des opportunités. Choisir d’entreprendre parce qu’un territoire a appris à valoriser ce qu’il produit au lieu de le laisser partir.
Ce n’est pas de l’utopie. C’est du développement économique local bien fait, et c’est juste une question de cohérence entre les discours politiques et les actes sur le terrain.
Par Algassimou Baldé
Expert en Développement Local
Fondateur & CEO de Local Development Consulting, LLC (LDC Consulting)
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