Pourquoi les collectivités territoriales continuent d’échouer, non par manque de volonté, mais faute de ressources, de compétences et de courage politique.
Aïssatou est maire d’une commune rurale de Haute-Guinée. Elle administre près de 65 000 habitants. Son conseil communal est responsable des pistes rurales, des écoles, d’un centre de santé, du marché, de l’assainissement, de l’état civil et des conflits fonciers. Son budget annuel d’investissement ne dépasse pas 110 000 dollars, dont plus de 70 % sont des dotations versées par l’État avec retard. Trois ans après son élection, elle n’a pu achever ni le forage promis au quartier périphérique ni la réhabilitation du marché communal. Non par manque de volonté, mais parce qu’on lui a confié des responsabilités sans lui donner les moyens de les exercer.
Aïssatou n’est pas une exception. Elle est le visage ordinaire de la décentralisation en Afrique de l’Ouest francophone. Trente ans après les grandes réformes des années 1990, une évidence s’impose : l’Afrique de l’Ouest n’a pas échoué à décentraliser, elle a surtout échoué à transférer réellement le pouvoir, les ressources et compétences aux collectivités territoriales.
Une réforme née d’une crise de l’État central
La décentralisation n’est pas née d’une conviction spontanée des États africains. Elle est née d’une triple crise : économique, avec la dette et les programmes d’ajustement structurel ; institutionnelle, avec l’essoufflement des administrations centralisées ; politique, avec la montée des revendications démocratiques. Au Bénin, Mali, Niger, Burkina Faso, Sénégal, Togo et en Guinée, les conférences nationales et les réformes constitutionnelles des années 1990 ont ouvert une nouvelle séquence. Le Mali adopte ses premières lois de décentralisation dès 1993 (Loi n°93-008 du 11 février 1993). Le Sénégal réforme son organisation territoriale avec l’Acte III de la décentralisation en 2013 (Loi n°2013-10). La Guinée se dote de son Agence nationale de financement des collectivités locales (ANAFIC) et d’un fonds national dédié.
Résultat : plus de 2 500 collectivités territoriales ont été créées dans l’espace UEMOA-CEDEAO. Des milliers de conseils communaux ont été élus. Des plans de développement local ont été élaborés. Sur le papier, tout semble en place. Dans les faits, l’essentiel manque.
Des collectivités qui gèrent tout, mais ne contrôlent presque rien
Les communes d’Afrique de l’Ouest francophone reçoivent en moyenne moins de 5 % des ressources publiques nationales (UEMOA-PNUD, 2022), contre 15 à 25 % dans la plupart des pays à revenu intermédiaire. Dans plusieurs communes rurales du Sahel ou de Guinée, le budget annuel d’investissement reste inférieur à 100 000 euros pour des populations dépassant parfois 50 000 habitants.
La Guinée illustre ce paradoxe avec une clarté documentée. Le pays dispose d’outils institutionnels relativement avancés : le Fonds national de développement local (FNDL), le Fonds de développement économique local (FODEL), l’ANAFIC et des Plans de développement local couvrant la quasi-totalité de ses communes. Pourtant, les données présentées devant le Conseil national de la transition en novembre 2025 ont confirmé l’ampleur du blocage : sur plus de 627 milliards de francs guinéens collectés au titre du FNDL, seuls 68,7 milliards ont été effectivement reversés aux collectivités, soit un taux de 10,94 %. Pour le Fonds de développement des communes de Conakry, ce taux tombe à 8,43 % (Guinée360/EcoFinanceGuinée, novembre 2025). Les ressources existent. Elles sont prélevées. Elles n’arrivent pas.
Au Mali, avant même la crise sécuritaire, plusieurs communes dépendaient à plus de 80 % des transferts de l’État. Au Burkina Faso, la crise a affecté l’exercice normal des fonctions communales dans 288 des 351 communes du pays (OCHA/Shelter Cluster, 2023). La tendance régionale est structurelle, pas conjoncturelle.
La fiscalité locale : maillon faible, levier sous-exploité
Dans la plupart des communes rurales, le taux de recouvrement des impôts et taxes locales dépasse rarement 20 à 30 % (Banque mondiale, 2022). Les causes sont connues : absence de cadastre, économie informelle dominante, faiblesse des administrations communales, déficit de confiance des contribuables.
Pourtant, plusieurs expériences démontrent qu’il est possible de renverser cette situation. Au Bénin, le Fonds d’appui au développement des communes (FADeC), administré par la Commission nationale des finances locales (CONAFIL), est passé de 13,82 milliards de FCFA en 2017 à 84,9 milliards en 2023, soit une progression de plus de 500 %, grâce à un mécanisme d’audit annuel public des performances communales qui conditionne les dotations aux résultats (CONAFIL, 2025). Au Sénégal, la plateforme Koom Com digitalise toute la chaîne fiscale locale, de l’identification des contribuables jusqu’au paiement. En Côte d’Ivoire, E-Commune est déployée dans plus de 80 collectivités. En Guinée, l’ANAFIC a publié en 2025 un Guide simplifié de mobilisation des ressources internes des communes. La faiblesse de la fiscalité locale n’est pas une fatalité. C’est d’abord une question de gouvernance et d’outillage.
La diaspora : premier financeur invisible du développement territorial
Les transferts de fonds de la diaspora vers l’Afrique subsaharienne ont atteint environ 54 milliards de dollars en 2023 (Banque mondiale, KNOMAD, 2024), dépassant les investissements directs étrangers reçus par la région et représentant près du double de l’aide publique au développement. En Afrique de l’Ouest, ces flux représentent une part significative du PIB : environ 9 à 10 % au Sénégal, 5,5 % au Mali, 2,2 % en Guinée (Banque mondiale, données ouvertes, 2023). Pourtant, l’essentiel de ces ressources finance encore la consommation familiale ou l’immobilier individuel.
Le paradoxe est visible dans de nombreuses localités du Fouta-Djalon ou du Sahel : des maisons modernes, parfois inoccupées, côtoient des écoles délabrées, des marchés sans équipements et des routes impraticables. La diaspora est devenue un acteur majeur du développement local — mais elle continue d’agir sans cadre institutionnel, sans coordination et sans stratégie territoriale.
Pour transformer ce levier en moteur durable, trois conditions sont indispensables. D’abord, créer des mécanismes transparents de suivi des investissements, sur le modèle de WIDU.africa ou du FAISE sénégalais. Ensuite, cartographier les compétences techniques de la diaspora par commune d’origine : un ingénieur hydraulicien installé à Philadelphie ou un expert en énergie solaire à Paris représente un capital humain mobilisable au profit des collectivités. Enfin, institutionnaliser dans chaque collectivité un cadre permanent de concertation avec les ressortissants de l’extérieur. La diaspora ne doit plus être traitée comme un simple guichet financier, elle doit devenir un partenaire institutionnel du développement territorial.
Ce qu’il faut décider maintenant
L’Afrique de l’Ouest n’a pas besoin d’une nouvelle génération de lois sur la décentralisation, elle a besoin d’une nouvelle génération de décisions.
Première décision : rendre obligatoires et automatiques les transferts financiers vers les collectivités. Aucun budget national ne devrait pouvoir être adopté sans preuve du reversement effectif des ressources destinées aux communes. La Guinée a inscrit dans sa Constitution l’obligation de verser au moins 70 % des ressources collectées avant toute approbation du budget annuel. Il reste à l’appliquer.
Deuxième décision : accélérer la digitalisation de la fiscalité locale en généralisant les outils ayant fait leurs preuves : Koom Com au Sénégal, Registre foncier urbain au Bénin, E-Commune en Côte d’Ivoire, Guide de mobilisation des ressources internes de l’ANAFIC en Guinée.
Troisième décision : investir massivement dans l’ingénierie territoriale. Une commune ne peut pas fonctionner durablement sans secrétaire général qualifié, sans comptable, sans spécialiste du développement économique local. La compétence ne se décrète pas ; elle se finance et se forme.
Quatrième décision : replacer les collectivités territoriales au cœur des politiques de développement. Trop de projets financés par les partenaires techniques et financiers — UE, Banque mondiale, GIZ, USAID, Enabel, AFD — continuent de contourner les communes en travaillant directement avec les ministères ou les ONG, court-circuitant ainsi la maîtrise d’ouvrage locale et fragilisant durablement l’institution communale.
Donner enfin aux collectivités les moyens de tenir leurs promesses
Si Aïssatou disposait d’un cadastre numérique, de quelques agents formés au recouvrement fiscal et de transferts réguliers des ressources qui lui sont constitutionnellement dues, les recettes de sa commune pourraient doubler en moins de deux ans. Si les ressortissants de sa préfecture installés en Europe ou en Amérique du Nord étaient associés à un fonds communal transparent, ils pourraient financer le marché couvert, la chambre froide ou l’unité de transformation agricole que les habitants attendent depuis des années.
Le vrai sujet n’est plus de savoir si la décentralisation est une bonne idée. Trente ans de textes, d’élections locales et d’engagements formels ont répondu à cette question. Le vrai sujet est de savoir combien de temps encore les États accepteront de demander aux collectivités de résoudre les problèmes locaux sans leur en donner les moyens.
Une commune sans ressources, sans compétences et sans autonomie n’est pas une collectivité décentralisée. C’est simplement une administration centrale éloignée de la capitale. Et les populations, elles, méritent mieux que des promesses sans budget.
Algassimou Diallo
Expert en Développement Local
PMP, DASM (PMI) | Master 2 Ingénierie de Projets de Coopération
Fondateur & CEO, Local Development Consulting, LLC (LDC Consulting)
Allentown, Pennsylvania, USA | www.ldcconsult.com

