6,9 millions de Guinéens étaient attendus dimanche 31 mai aux urnes, pour choisir leurs députés et conseillers communaux. Mais devant les bureaux de vote, les électeurs ne se sont pas bousculés.

En termes de mobilisation, les Guinéens semblent avoir réservé le pire pour la fin. Engagés dans un marathon électoral – organisation d’un référendum constitutionnel le 21 septembre dernier, suivie de la présidentielle du 28 décembre, ils étaient appelés de nouveau dimanche 31 mai pour un double scrutin devant parachever la transition enclenchée il y a cinq ans, suite au renversement de l’ancien président Alpha Condé par Mamadi Doumbouya.

Aly Chérif s’est levé à 5h pour voter tôt. Il n’aura pas à attendre longtemps avant de glisser son bulletin dans l’urne, et ce après avoir cédé son tour à l’imam du quartier Bellevue-École et à une vieille maman. « J’invite les futurs élus d’être à la hauteur des attentes des Guinéens et des promesses de campagne », réagit ce cadre du ministère de l’Urbanisme et de l’habitat. Toutefois, « il ne faut pas se leurrer vu les maigres moyens dont disposent les futurs maires, s’empresse-t-il d’ajouter. Quant aux députés, leur mission c’est de voter les lois. »   

Au quartier de la Minière, dans la commune de Dixinn, Alpha Oumar Sako ne s’est pas lui rendu aux urnes et pour cause ? « J’ai perdu tous mes papiers dans l’incendie de la maison de mon grand-frère. Pour avoir un jugement supplétif et refaire mon extrait de naissance, j’ai dû débourser plus de 300 000 francs guinéens alors que je peine à trouver de quoi manger. J’ai boycotté la présidentielle dernière ainsi que ces présentes élections. Je préfère bricoler, si j’en trouve l’opportunité ou m’asseoir au café ici que d’aller voter », martèle ce chauffeur de profession.

Alpha Oumar Sako n’est pas le seul à n’avoir pas emprunté le chemin des urnes. Conséquences, au bureau de vote CMC Minière 1 par exemple, on dénombrait 94 votants peu avant 13h GMT et heure locale. Soit moins du tiers des 313 inscrits. Même constat au bureau de vote CMC Minière 2, situé à deux pas de là : sur 251 inscrits, seuls 65 électeurs avaient glissé leur bulletin dans l’urne. Le président du bureau de vote Hamdallaye Mosquée centre 1, Oumar Sy Savané, estime à entre 45 à 50 % le ratio d’électeurs ayant voté à 13h, sur un total de 334 inscrits.

« Mise à mort de la démocratie »

Le double scrutin (législatif et communal) se déroule sans les partis historiques de l’opposition, à l’instar de l’ex-formation politique au pouvoir, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel) d’Alpha Condé, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo ou encore l’Union des forces républicaines (UFR) de Sidya Touré. Ces différents partis ont été dissous à trois mois des élections, pour non-conformité à la charte des partis politiques, selon un arrêté du ministère de l’Administration du territoire et de la décentralisation.

Réunis, avec certaines structures de la société civile, au sein de la plate-forme des Forces vives de Guinée, ces derniers ont appelé les Guinéens à boycotter le vote. « Les Forces vives de Guinée réaffirment leur position de principe de ne pas servir de caution à une violation de la souveraineté populaire en accompagnant cette autre mascarade électorale. Elles ne reconnaissent pas un régime illégal et illégitime issu de coups d’État et maintenu par l’instauration d’un climat de terreur caractérisé notamment par des disparitions forcées, des assassinats ciblés, des enlèvements, des emprisonnements arbitraires, le harcèlement des leaders d’opinion », martèlent-ils dans une déclaration publiée le 29 mai.

« Les Forces vives de Guinée invitent les populations à ne pas prendre part à la mise à mort de la démocratie et à l’instauration d’une nouvelle dictature en s’associant de près ou de loin à cette troisième mascarade électorale », renchérissent-ils.

La faible affluence trouve-t-elle son explication dans cet appel au boycott ou ailleurs ? Les avis divergent. « Notre appel a été entendu et largement suivi, comme le constatent la presse et certains responsables de BDV [Bureau de vote] et même des élections. C’est un manque d’intérêt des populations à l’endroit de l’événement. », croit Cellou Dalein Diallo, joint par notre rédaction.

« Je n’ai pas encore voté, mais je compte le faire avant la fermeture des bureaux. C’est l’opposition qui fait souffrir la population depuis toujours, tance Ibrahima. Je soutiens la mouvance, nous votons les militaires. On ne connaît même pas les candidats, on vote seulement. Je ne veux aucun problème. »

Lendemain de fête, pèlerinage, couacs…

Certains, à l’instar de Diallo Mamadou Aliou, habitant du quartier Hamdallaye autrefois fief de l’opposition, explique la faible affluence par la tenue du scrutin quatre jours après la fête de Tabaski : « Seuls ceux qui ont des ordres de mission délivrés par les autorités peuvent voter en dehors de leur bureau de vote. Or, certains sont partis célébrer la fête à plus de 1000 km de Conakry. » L’absence des fiches de vote par dérogation dans certains bureaux de vote et l’interruption de la circulation entre 6h et 18h, sur toute l’étendue du territoire national, n’ont pas arrangé les choses.

Chaque année, l’Aïd el-Kébir draine du monde vers l’intérieur du pays. Mamadi Doumbouya l’a célébrée à Kankan, sa ville natale. Il y a participé à la traditionnelle danse de réjouissance, la Grande Mamaya qui dure les trois jours suivant la fête. Ce n’est que dans la soirée du dimanche que les premières images l’ont montré en train de voter, en compagnie de sa femme et de certains caciques du pouvoir.

Le Premier ministre Amadou Oury Bah, qui a voté plus tôt, a dû lancer un appel aux Guinéens : « Ceux qui tardent à se réveiller doivent venir voter. La participation est l’un des critères que nous sollicitons afin de conforter la légitimité des institutions. »

Outre la fête, le scrutin a dû faire les frais de sa coïncidence avec le pèlerinage à la Mecque où séjournent encore quelques 10 mille pèlerins guinéens, mais également du début de la saison des pluies. Les bureaux de vote dans la capitale Conakry, aménagés dans des salles de classe, de maison de jeunes ou des terrasses de concessions privées, ont ouvert sous une averse. 

Des manquements étaient signalés par endroit : absence de fiches de dépouillement et d’émargement des observateurs, ou encore de procès-verbal de vote. On a noté également le nombre incomplet d’assesseurs et une faible représentation des partis politiques en lice. Alors que certains bureaux de vote ont plus d’un agent de sécurité, d’autres n’en avaient aucun.

Autre fait marquant, les dispositifs sécuritaires et militaires déployés lors des élections sur l’Axe Hamdallaye-Bambéto ont été réduits, en dépit de la présence de la gendarmerie et de la police. « Nous voulons la paix, on a longtemps été stigmatisé comme étant une zone de violence. Mais aujourd’hui, les autorités ont elles-mêmes constaté une prise de conscience », explique Thierno Mamadou Ly, habitant de Bambéto.

Diawo Labboyah Barry