Un maître coranique, issu de l’une des plus prestigieuses lignées maraboutiques du pays, a été condamné lundi 8 juin à 20 ans de prison pour des viols et actes pédocriminels infligés à 28 de ses élèves, dans une école coranique de la ville de Touba, à 200 kilomètres de Dakar. Une décision historique dans un pays où le viol n’a été criminalisé qu’en 2020.

Révélée en mars 2023, l’affaire – surnommée « l’affaire de Keur Gol », du nom du quartier pauvre de Touba où elle s’est déroulée – avait suscité une vive émotion dans le pays. Tout commence lorsqu’une élève, âgée de 15 ans à l’époque, demande à sa mère de ne plus retourner à l’école coranique de son quartier pour devenir femme de ménage. Intriguée, la mère interroge alors la petite sœur de la jeune fille, âgée de 11 ans, qui finit par révéler les viols répétés que toutes deux subissent de la part de leur maître coranique, Serigne Khadim Mbacké, installé dans ce quartier de Touba depuis 2017.

La mère questionne d’autres parents. Les témoignages de viols et d’attouchements se multiplient, tous concordants sur le mode opératoire du maître coranique. Une cinquantaine de victimes, âgées de 7 à 16 ans au moment des faits, sont recensées. Au total, les parents de 28 jeunes filles décident de saisir la justice et de se constituer parties civiles, malgré les pressions de proches de l’accusé, qui leur proposent de l’argent en échange de leur silence.

Un accusé dans le déni

Les certificats médicaux versés au dossier laissent peu de place au doute : 18 attestent d’une perte de virginité, plusieurs de cas de lésions vaginales. D’abord en fuite, Serigne Khadim Mbacké se livre finalement à la police en juin 2023 et évoque un complot. Lors de son procès, lundi 8 juin, confronté aux témoignages des 26 victimes présentes, il a continué de nier les faits. Le juge a néanmoins prononcé la peine maximale, requise par l’avocat général : 20 ans de prison pour viol et pédophilie.

« Un signal fort », salue l’un des avocats des parties civiles, Me Kandiack François Senghor. Par « le nombre de victimes et l’identité de l’accusé », il s’agit selon lui de « la plus importante affaire de pédocriminalité » jamais jugée au Sénégal.

« Un pas vers la levée de l’impunité »

Pour Oumy Sya Sadio, chargée de la protection de l’enfance à Amnesty International au Sénégal, qui a accompagné les familles des victimes tout au long du procès, cette condamnation est « historique », notamment en raison de la notoriété du coupable. « C’est une victoire pour les défenseurs des droits humains des enfants, mais c’est également un pas vers la levée de l’impunité qui entoure certaines violations des droits humains des enfants », souligne-t-elle. Parce que l’affaire concerne « une personne influente », elle démontre que « la loi frappera sans distinction », qu’il s’agisse d’« une personne lambda ou une personne qui a une autorité » sur les victimes.

Cette décision « brise un certain tabou » sur ce qui demeure, selon la responsable, « un problème de communauté ». « Nous vivons dans une société où on encourage plus la non-dénonciation des violences sexuelles commises sur les femmes ou bien sur les fillettes », déplore-t-elle, une société où l’on préfère « régler la situation à l’amiable plutôt que de chercher à porter plainte ou à rendre justice pour les victimes ». D’après les parents, rappelle-t-elle, une réelle pression communautaire s’est exercée sur eux, la famille du coupable étant allée jusqu’à proposer de l’argent pour étouffer l’affaire.

Amnesty International Sénégal appelle l’État à mettre en place un programme national de visites régulières dans les écoles coraniques et à adopter le projet de loi sur le statut de ces établissements, pour un meilleur contrôle.

Par RFI