Un escargot avait entrepris de traverser le Pont des pendus ou le Pont 8 novembre. À midi. Sous un soleil qui aurait fait fondre un minus-tre. L’escargot avançait. Lentement, mais il avançait. Les camions le frôlaient, les taxis crachaient leur haine, les motos lui coupaient la route. Rien. L’escargot avait devant lui cent mètres de goudron brûlant et derrière lui cent mètres de goudron brûlant. Mais il avançait. Quand je l’ai quitté, il avait fait deux mètres. Il lui en restait 98. Je lui ai envié sa détermination. Dans ce pays, l’escargot est le seul qui ne perd pas son temps. Il sait où il va. Même s’il n’y arrive jamais. À fakoudou !

Un type, accroupi sur un talus, me regardait regarder l’escargot. Il avait l’air de comprendre quelque chose que je ne comprenais pas. C’est toujours comme ça. Ceux qui sont accroupis en savent plus que ceux qui sont debout. Il prit la parole :

– Vous savez pourquoi l’escargot avance ? Parce qu’il n’a pas de rétroviseur. S’il en avait un, il verrait tous les camions derrière lui et il s’arrêterait. La peur, monsieur, c’est le rétroviseur de la nation. On regarde en arrière, on voit les coups d’État, les dictatures, les milliards engloutis, et on s’arrête. Mais l’escargot, il n’a peur de rien. Pas parce qu’il est courageux. Parce qu’il est bête. Et dans ce pays, la bêtise est la seule forme de courage qui fonctionne. À fakoudou !

Je ne dis rien. Le type n’en avait pas besoin. Il avait la parole comme d’autres ont la diarrhée : ça doit sortir.

– Moi, j’ai un plan pour le pays. Simple. Pas besoin de banque mondiale, pas besoin de canadiens qui parlent avec leur nez pour nous dire comment manger notre riz. Écoutez : on prend tous les panneaux « sens interdit » et on les retourne. « Sens autorisé ». Comme ça, tout le monde va dans tous les sens. Le Président va au marché, le marchand va au palais, le voleur va à la banque, le banquier va en prison. Tout le monde circule ! Et celui qui trouve un panneau « stop », il le mange. Plus personne ne s’arrête.

Il éclata de rire. Un rire sans joie. Celui qui a compris que la seule chose plus absurde que la réalité, c’est de la raconter.

– Et les feux tricolores ? Vous avez remarqué ? Ils sont tous rouges. Tout le temps. Rouges comme le sang de ceux qui meurent à l’hôpital sans infirmière. Rouges comme le dossier Mandian Sidibé qui affiche 78 milliards d’argent volé. Rouges comme les yeux de Charles Alphonse Wright pour lequel on a coupé le courant à minuit. Le feu rouge, c’est la vraie couleur du drapeau. On ne passe jamais. On reste là, on transpire, on maudit, et on attend encore. Moi je dis : on arrache les feux, on met des miroirs. Comme ça, au lieu de regarder le feu, on se regarde. Et on se demande : mais qu’est-ce que je fous là ?

Il regarda l’escargot. L’escargot regarda le type. Aucun des deux ne bougea. Puis le type dit, très bas :

– L’escargot a raison. Il ne regarde pas les panneaux. Il ne regarde pas les minus-tres à la télé. Il avance. Tandis que nous, on a des voitures, des routes, le programme Simandou 2000 carences, des discours, et on n’avance pas. On recule. Ce pays est une voiture qui recule avec le tableau de bord allumé. Le compteur tourne, la radio marche, le climatiseur souffle, mais on recule. À Fakoudou !

Le type se leva et partit. Je ne demandai pas son nom. Dans ce pays, les noms ne signifient rien. On s’appelle « Honorable », « Excellence », « Docteur », et on ne sait pas soigner un mal de tête.

Au coin de la rue, un artiste chantait pour calmer sa faim, pour un public de trois poules et un chien mort :

« ambianci arê wadhèn ambianci

Ndimou et hèguè weldâ

Gouddô et dockô weldâ »

Les poules ne réagirent pas. Le chien mort non plus. Il changea de registre :

« Le Président est malade

Le ministre est malade

Le citoyen est malade

Le pays est malade

Et la pharmacie est fermée oooh ! »

Hé Kéla ! Je ramassai un caillou. Je le mis dans ma poche. Dans ce pays, il faut garder ses cailloux. On ne sait jamais quand on en aura besoin. Pour un artiste. Pour un politi-chien. Pour un puits, quand on sera fatigué de la surface. N’est-ce pas Oury Kigna? Le prési devrait distribuer des cailloux au peuple au lieu de bulletins de vote. Au moins, le caillou, ça sert à quelque chose. Ça peut casser une vitre de voiture d’un minus-tre. Un bulletin de vote, ça ne casse rien. Même pas une promesse électorale.

Je pris un taxi. Le chauffeur n’avait pas de permis. Pas de rétroviseur non plus. Comme l’escargot. Je me sentis en sécurité pour la première fois de la journée. Il roulait à contre-sens. Personne ne le siffla. Tout le monde roule à contre-sens dans ce pays. Le sens unique, c’est pour les pays qui savent où ils vont.

Le chauffeur alluma la radio. Les informations parlaient de l’affaire Rafiou Sow, qui aurait été innocenté par la science, culpabilisé par le petit tribunal des réseaux sociaux. Les informations parlaient aussi de Charles Wright qui a hébergé une mouche dans son cerveau. À chaque fois qu’elle bourdonne, il sort pour arrêter un citoyen. À fakoudou ! En Guinée, l’urgence est devenue une habitude. Comme la panne. Comme les excuses.

– Vous savez, dit le chauffeur sans qu’on lui demande, la panne, c’est la seule chose qu’on a su maîtriser. On l’a nationalisée. Elle est devenue guinéenne. Si un jour le courant passe 24 heures de suite, les gens paniquent. Ils appellent EDG pour savoir ce qui ne va pas. C’est comme l’honnêteté : quand un fonctionnaire est honnête, on pense qu’il est maudit ou bien malade. On lui conseille le marabout. On chen fout ! Fory Coco l’avait dit : « L’honnête homme dans ce pays, c’est un accident de la route. Et comme tout accident, on finit par l’enlever. »

Je descendis. Je payai. Le chauffeur me rendit la monnaie. Étonnant. D’habitude, la monnaie, c’est comme la performance économique de la Guinée : on en entend parler, mais on ne la voit jamais déambuler. Je regardai l’escargot. Il avait fait 3 mètres de plus. Il lui en restait 95. Mais il avançait.

L’escargot est le seul patriote de ce pays. Il ne demande pas de salaire pour avancer. Il ne fait pas de grève. Il ne va pas à la télé se plaindre d’incendie ou d’inondation, ni d’ordures envahissantes. Il ne blâme pas les anciens régimes. Il ne maudit pas la colonisation. Il avance. À sa vitesse. Mais il avance.

Nos ministres, eux, sont des escargots sans coquille. Sans protection. Sans domicile fixe. Mais avec des 4×4 et des gardes du corps. Des escargots qui ne sortent que pour les cérémonies d’inauguration de chrysanthèmes et les banquets. Des escargots qui reculent en avançant.

Débrouiller, ce n’est pas reculer ! On chen fout ! Quand il n’y aura plus rien à reculer, on avancera. Si un Prophète n’avait pas brisé les tables de la loi, il n’aurait pas pu écrire la suite.

Il faut ouvrir tous les rétroviseurs du pays, les retourner vers l’avant, et dire au peuple de regarder là où l’escargot regarde. En avant. Même si c’est brûlant. Même si c’est long. Même si on n’arrive jamais. Il n’y a que les escargots qui sont salués. Parce qu’eux au moins, ils ne promettent pas d’arriver. À Fakoudou !

Sambégou Diallo