L’Afrique assiste, dans un silence assourdissant, à la répétition cyclique d’une tragédie que l’on croyait impensable sur notre propre sol. Les exactions régulières subies par les migrants africains en Afrique du Sud ne sont plus de simples faits divers, mais les symptômes d’une crise morale profonde. Voir des hommes et des femmes traqués, spoliés et violentés en raison de leur nationalité, au sein même de la première puissance industrielle du continent, ébranle les fondements du vivre-ensemble africain et interroge notre humanité commune.

Le drame actuel est d’autant plus insoutenable qu’il piétine une histoire récente faite de sacrifices partagés. Il convient de rappeler à la mémoire collective que la liberté dont jouit l’Afrique du Sud aujourd’hui a été scellée par la solidarité indéfectible des nations sœurs du continent. Des pays comme la Guinée, dès l’aube de leur indépendance sous la première République, n’ont ménagé ni leurs ressources financières, ni leur diplomatie, ni leur sécurité pour soutenir le combat de l’ANC contre le régime infâme de l’Apartheid. À cette époque de dignité retrouvée, Conakry était devenue le sanctuaire des opprimés et le bastion de la résistance. La Guinée a octroyé des passeports diplomatiques, offert des tribunes mondiales et ouvert ses bras à des figures emblématiques de cette lutte, de Myriam Makeba à Thabo Mbeki lui-même, en passant par de nombreux cadres et combattants sud-africains. Cette main tendue n’était pas le fruit d’un calcul géopolitique, mais l’expression pure d’un devoir moral : l’Afrique ne pouvait être libre tant qu’une partie de son peuple subissait la ségrégation.

Conakry, sanctuaire des opprimés

Quel terrible et tragique paradoxe de constater qu’aujourd’hui, la « Nation Arc-en-ciel » referme ses frontières et tolère, quand elle ne l’instrumentalise pas à des fins politiciennes, la haine de l’autre. Le migrant africain est devenu le bouc-émissaire idéal des failles de l’État sud-africain. Pour justifier l’injustifiable, les discours populistes et certains médias invoquent systématiquement des arguments économiques, affirmant que la présence des autres Africains priverait les nationaux d’emplois. C’est ici qu’il faut saluer la brillante et lucide intervention de l’ancien président Thabo Mbeki. Avec le courage politique et l’honnêteté intellectuelle qui le caractérisent, il a vigoureusement déconstruit ce mensonge d’État en rappelant que la chasse aux migrants africains n’a absolument rien à voir avec la crise du chômage. Thabo Mbeki a mis le doigt sur la véritable plaie : une manipulation politique orchestrée qui dévie la frustration légitime des populations vers une cible facile, évitant ainsi d’affronter les vraies questions de gouvernance, de criminalité et de redistribution des richesses.

Cette barbarie intra-africaine nous place face à une insupportable contradiction sur la scène internationale. Avec quelle crédibilité morale nos dirigeants et nos intellectuels peuvent-ils encore dénoncer la montée des extrêmes droites en Europe ou aux États-Unis, s’indigner du racisme systémique et condamner les politiques anti-immigrés occidentales, quand nous laissons prospérer exactement les mêmes persécutions sur notre propre continent ? Il devient intellectuellement et politiquement intenable de réclamer la dignité pour les nôtres à Paris, Bruxelles ou Washington, tout en fermant les yeux sur leur calvaire à Johannesburg ou à Pretoria. Notre indignation ne peut pas être à géométrie variable.

Impuissance et mutisme de l’UA

Cette dérive met en lumière l’immense fossé qui sépare les discours officiels sur le panafricanisme et la réalité du terrain. Alors que l’Union Africaine célèbre l’Agenda 2063 et vante les mérites de la Zone de libre-échange continentale (Zlecaf), la circulation des citoyens africains reste entravée par la suspicion, le cloisonnement et les réflexes souverainistes frileux. Le panafricanisme ne peut pas être un simple slogan de sommet diplomatique, il doit s’incarner dans le respect absolu des droits de chaque Africain sur le sol africain.

Au-delà du cas sud-africain, ce drame nous oblige à poser un regard lucide sur la dynamique globale de la migration interafricaine. Contrairement aux idées reçues et aux fantasmes entretenus en Occident, mais confirmés par toutes les données réelles, plus de 80 % des flux migratoires des Africains se déroulent à l’intérieur même du continent. Nos frères et sœurs ne fuient pas majoritairement vers d’autres horizons lointains, ils se déplacent d’une région africaine à une autre, poussés par l’espoir d’une vie meilleure, par le commerce ou par la quête de sécurité. Cette mobilité, qui devrait être une richesse et un levier de développement mutuel, se heurte à la faillite des mécanismes de protection continentaux. L’Union Africaine et les organisations sous-régionales brillent trop souvent par leur impuissance et leur mutisme face aux violations des droits des migrants. L’absence de sanctions contraignantes envers les États qui maltraitent les ressortissants étrangers crée un sentiment d’impunité qui encourage les rhétoriques haineuses et les passages à l’acte.

Cependant, condamner la xénophobie en Afrique du Sud ne suffit pas. Cette crise nous impose également d’interroger les responsabilités des pays de départ, y compris la Guinée. Si notre jeunesse continue de braver les déserts, les mers ou l’hostilité de certains pays frères, c’est en raison de l’incapacité de nos propres politiques publiques à lui offrir des perspectives d’avenir viables chez elle. La véritable dignité commence par la capacité d’un État à retenir ses talents et à valoriser son capital humain sur son propre territoire.

Vers une Afrique de solutions plutôt que de divisions

Pour inverser cette courbe du déshonneur, un double sursaut est indispensable. D’une part, l’Afrique du Sud doit opérer un travail de mémoire pédagogique d’urgence, en intégrant l’histoire de la solidarité continentale dans ses programmes scolaires, afin que la nouvelle génération comprenne ce qu’elle doit au reste du continent. D’autre part, les États africains doivent structurer des institutions solides et dédiées, à l’image d’un High Commission ou d’un secrétariat d’État à la gouvernance migratoire, pour anticiper les flux, encadrer la mobilité et protéger rigoureusement leurs diasporas.

L’avenir de l’Afrique ne se construira pas dans le repli identitaire ni dans la peur de l’autre, mais dans l’audace de l’intégration et de la responsabilité partagée. Il est temps d’acter la rupture : le panafricanisme nostalgique des pères fondateurs doit céder la place à un panafricanisme de projet, pragmatique et protecteur, où la libre circulation des intelligences et des forces vives devient le moteur de notre souveraineté commune. Le XXIe siècle africain sera celui d’un continent capable de chérir et d’épanouir sa jeunesse sur son propre sol, ou il ne sera pas. Retrouvons le sens de notre dignité et bâtissons, ensemble, l’Afrique des solutions.

Par Aliou Barry,

Géopolitologue, Directeur du Centre d’Analyse

et d’Études Stratégiques (CAES) Guinée