Minignan, dans le nord-ouest de la Côte d’Ivoire, à quelques kilomètres de la frontière malienne. En 2022, cette commune rurale peinait à boucler son budget : les impôts locaux rapportaient 23 millions de francs CFA par an, à peine de quoi financer quelques lampadaires en ville. Deux ans plus tard, après l’adoption de la solution numérique E-Commune du Centre national de télédétection et d’information géographique (CNTIG), les recettes fiscales locales dépassaient 43 millions de francs CFA, soit une hausse de près de 90% en moins de vingt-quatre mois (DigitalMag CI, avril 2024). Pas de miracle. De la géolocalisation, un cadastre numérique, et une gestion plus transparente des fonds collectés.
Ce que Minignan a fait, des dizaines de communes en Afrique de l’Ouest peuvent le faire. La faiblesse des ressources locales n’est pas une fatalité économique. C’est d’abord et avant tout, un problème de gouvernance fiscale, d’organisation et de méthode.
Le paradoxe fiscal des communes ouest-africaines
Dans la majorité des communes rurales d’Afrique de l’Ouest francophone, le taux de recouvrement des impôts et taxes locaux ne dépasse pas 20 à 30% (Banque mondiale, études sur les finances publiques locales). Ce sous-recouvrement chronique produit des budgets communaux d’investissement souvent inférieurs à 100 000 dollars par an pour des populations de 50 000 à plus de 200 000 habitants.
Ce constat n’est pas uniquement imputable à la pauvreté des populations. Dans les communes ayant osé digitaliser leur fiscalité, les résultats sont documentés et reproductibles. Mais avant d’y venir, il faut poser les termes du diagnostic.
Trois causes structurelles expliquent la faillite fiscale silencieuse. Premièrement, l’absence de cadastre et de registre fiable des contribuables : sans base physique identifiée, pas d’assiette fiscale possible. Dans plusieurs localités du Fouta-Djalon que j’ai eu l’occasion d’accompagner dans le cadre de missions d’évaluation, les impôts fonciers continuent d’être assis sur des déclarations volontaires que personne ne contrôle. Deuxièmement, l’économie informelle dominante, qui représente entre 40% et 80% du PIB selon les pays (Banque mondiale), échappe à tout recensement fiscal communal. Troisièmement, le déficit de confiance des contribuables : quand les citoyens constatent que les fonds collectés ne produisent pas de services visibles, le civisme fiscal se transforme en résistance passive. Ce cercle vicieux est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est la façon dont certaines communes ont réussi à en sortir.
Ce qui fonctionne : quatre expériences à retenir
Au Bénin, le Fonds d’appui au développement des communes (FADeC), géré par la Commission nationale des finances locales (CONAFIL), est l’un des instruments de financement local les mieux structurés de la région. En 2023, la CONAFIL a redistribué 84,9 milliards de FCFA aux 77 communes du pays (La Nation Bénin, janvier 2026). Pour 2025, l’enveloppe globale atteint 58,231 milliards de FCFA, avec une hausse spectaculaire de 611% des ressources extérieures consacrées à l’investissement communal (CONAFIL, décembre 2024). Ce qui distingue le FADeC est son mécanisme d’audit annuel public : les dotations sont conditionnées aux performances de gestion de chaque commune. Ce classement produit une émulation institutionnelle rare dans la sous-région. En 2023, la commune de Bopa a obtenu le score le plus élevé (94,13/100), et la CONAFIL a rendu public le rang de chacune des 77 communes. À cela s’ajoute le Registre foncier urbain (RFU), déployé progressivement depuis un prototype à Parakou en 1989-1990, qui a permis à de nombreuses communes béninoises de disposer d’une base d’imposition foncière fiable, condition première d’un recouvrement crédible (UN-Habitat, 2012).
Au Sénégal, la Direction générale de la comptabilité publique et du trésor (DGCPT) a présenté en décembre 2025, lors de la Foire internationale de Dakar (FIDAK), la plateforme Koom Com : un outil numérique qui digitalise l’intégralité de la chaîne fiscale locale, du recensement géolocalisé des contribuables jusqu’à l’encaissement des recettes. Dès qu’une recette est perçue, elle est instantanément créditée dans les caisses de la collectivité, supprimant les déperditions liées à la manipulation physique de l’argent. L’outil vise explicitement à restaurer la transparence et la redevabilité entre communes et citoyens (Trésor public du Sénégal, FIDAK 2025). La leçon est claire : digitaliser, c’est d’abord rendre visible ce qui est aujourd’hui invisible.

En Côte d’Ivoire, E-Commune du CNTIG a permis à la commune de Marcory (Abidjan) d’identifier 13 696 contribuables et un potentiel mobilisable de 2,16 milliards de FCFA, contre 829 millions inscrits au budget avant l’opération (AIP, 2014). Plus récemment, le Projet d’appui à la mobilisation des ressources propres des communes (PAMREC) et son logiciel SYGIDAN-RECETTES, en pré-validation en avril 2024, poursuivent cette dynamique, avec l’objectif de digitaliser l’ensemble des recettes communales et d’assurer une traçabilité totale des encaissements (AIP, 25 avril 2024).
En Guinée, l’Agence nationale de financement des collectivités locales (ANAFIC) conduit depuis 2025 la vulgarisation d’un Guide simplifié de mobilisation des ressources internes (MRI) dans les communes du pays, avec un démarrage à Conakry. Développé avec l’appui de l’AFD et de la Banque mondiale à travers les projets PANAFIC et PAGL2 (80 millions USD), ce guide part des réalités administratives locales pour proposer des méthodes concrètes de recensement des contribuables, de gestion des rôles fiscaux et d’organisation du recouvrement (ANAFIC, 2025). La Guinée dispose désormais d’un cadre méthodologique. Reste à le déployer à l’échelle nationale.
Trois décisions à prendre maintenant
Ces expériences convergent vers trois leviers d’action qui ne relèvent pas de la grande réforme institutionnelle, mais de décisions de gestion prises au niveau communal ou national.
Première décision : généraliser la digitalisation de la chaîne fiscale. Les outils existent et ont fait leurs preuves. Koom Com au Sénégal, E-Commune et SYGIDAN-RECETTES en Côte d’Ivoire, le RFU au Bénin : ces architectures sont réplicables. La digitalisation supprime les intermédiaires humains dans la chaîne d’encaissement, réduit les déperditions et produit une traçabilité que les contribuables peuvent progressivement vérifier. Une digitalisation complète des registres fiscaux communaux, couplée à une campagne nationale d’enrôlement des contribuables, peut doubler les recettes propres en moins de vingt-quatre mois. Ce n’est pas une spéculation : les expériences béninoises et ivoiriennes le démontrent.
Deuxième décision : construire un registre économique communal fiable. Sans recensement des activités économiques, formelles comme informelles, il est impossible de bâtir une assiette fiscale cohérente. C’est ce qu’a fait E-Commune à Marcory, ce que le RFU béninois a réalisé pour le foncier urbain, et ce que SYGIDAN entend systématiser en Côte d’Ivoire. Ce registre est la condition d’un recouvrement crédible.
Troisième décision : professionnaliser les agents communaux chargés du recouvrement. Le guide ANAFIC en Guinée, les formations PAMREC en Côte d’Ivoire, le mentorat inter-communes au Bénin et au Sénégal : ces initiatives reconnaissent que la compétence technique des agents est le maillon critique. Un outil numérique sans agents formés pour le faire vivre ne produit rien.
Une commune fiscalement autonome est une commune politiquement libre
L’Afrique de l’Ouest n’a pas besoin d’une nouvelle génération de réformes institutionnelles sur le papier. Les lois existent. Les plans de développement aussi. Ce qui manque, c’est la mise en œuvre, et la fiscalité locale en est la pierre angulaire.
Une commune qui dépend à 80 ou 90% des dotations de l’État central n’a pas de liberté d’action réelle : elle peut planifier, elle ne peut pas décider. Elle est tributaire des calendriers budgétaires nationaux et des aléas des transferts sectoriels. À l’inverse, une commune qui mobilise 40 ou 50% de ses ressources proprement locales entre dans une logique de redevabilité vis-à-vis de ses contribuables, qui deviennent des citoyens exigeants parce qu’ils savent qu’ils financent des services.
Si Minignan a pu doubler ses recettes fiscales en moins de deux ans, pourquoi pas Lélouma, Pita, Labé, Tougué ou Mamou ? Les solutions existent. Les partenaires techniques et financiers sont prêts à accompagner. Ce qui manque, c’est la décision collective d’agir. L’autonomie fiscale n’est pas un luxe réservé aux communes riches. C’est la condition minimale d’une décentralisation qui mérite ce nom.
Par Algassimou Diallo
Expert en Développement Local
PMP, DASM (PMI) | Master 2 Ingénierie de Projets de Coopération, Université Lille 1
Fondateur & CEO, Local Development Consulting, LLC (LDC Consulting) | Allentown, Pennsylvania, États-Unis
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