« Nos yeux boivent l’éclat du Soleil, et, vaincus, s’étonnent de pleurer. Maschallah ! oua bismillah ! » lit-on d’entrée dans le Devoir de violence. Yambo ne pensait pas si bien écrire la désillusion de l’Afrique noire post-coloniale. A l’échelle des peuples dits libres, celui de Sassine et de Monénembo fut un modèle de vaillance avant de devenir la gueusaille d’aujourd’hui. Deux piges suffirent au peuple du « Non » pour passer de l’ainé des peuples libres à l’Ainé des orphelins. Condamné à l’obsécration et à la vaine espérance.
Tout homme digne est condamné à prêter allégeance à « sa » Patrie. Mais sur les flancs ulcérés du mont Simandou, là où nos cœurs s’émeuvent de milles carences, latérite originelle dont s’ocrent nos corps oxydés, les hommes se condamnent à vouer obédience aux tyrans qui se succèdent. Dans ce scandale géologique dont s’encrassent nos palpitants, les intellos ont fait vœu d’abousir la République tel des scatophages avidement affairés avant que la provende ne s’assèche.
C’est ainsi depuis soixante-huit hivernages. Si le Soleil de notre indépendance brillait encore à l’aube des années 1960 et le temps du vol nuptial entre septembre 1958 et novembre 1961, c’est que nous étions trop enivrés par le « Non » historique et sur-bercés des psaumes érugineux du guide de la révolution écarlate. Le voile ténébreux de la nuit révolutionnaire se déploya à jamais sur nos tronches hagardes. Miséricorde, Djibril Tamsir Niane, Koumandian Kéita et Ray Autra flairèrent l’enfumade dès l’aurore. Un bouquet de feuilles de sang sur leur pierre tombale. Pour l’horreur endurée et, surtout, pour l’honneur préservé.
Les aurores ne se valent pas, mais sont toutes promesses de soleil. Même si, dans notre bled aux allures de purgatoire, elles charrient souvent souffrances et désolation. N’en déplaise aux avant-coureurs du nouveau soleil de Ciment-doux des mille carences. N’en déplaise aux troubadours en transes, nostalgiques du Conakry-Niger, impatients de fouler les quais abrupts du Transes-goumin, que dis-je, du Transguinéen tant chanté. Tous promis au désenchantement.
Hormis quelques impénitents, promis au mieux à l’exil et pis, à la mort, le gros de notre élite n’a jamais été bon qu’à singer jusqu’au froc le gourou pdgiste, à gober ex cathedra ses foireuses cantiques bolcho-libéro-fumistes. Hormis les générations récentes, qui n’a pas failli croire en la déité de Fory Coco tant les fabulateurs de la RTG étaient au taquet ? Qui des vivants, et même des morts, n’a pas entendu « Dadis ou la mort », n’a pas vu la bande à Makak déifier le tyran boiteux et Grimpeur ? Qui des vivants, et même des morts, n’a pas vu le Pâteux de Moloko renier père et mère pour un soudard que l’art le commandait à dédaigner ?
Au jeu de la veulerie et des courbettes, l’Afrique entière nous admire et nous craint. Pour un vulgaire édit, une rutilante 4×4, notre élite se fait plume serve, redouble de zèle pour étaler sa concupiscence, que dis-je, ses compétences sous l’œil dédaigneux d’un collégien, devenu autocrate. Que de chroniques obséquieuses, que de gesticulations gênées, que de louanges désinhibées, que de zèle à mouiller le maillot.
La dernière fumisterie électorale a démontré à plus d’un que dans l’esprit de la Refondation, un maillot sec n’a pas plus d’intérêt que la nudité. Que pour figurer sur une liste GMD, il vaut mieux mouiller son froc que remuer ses méninges. Qu’une vision éclairée ne vaut que dalle face à l’art suprême des Mouytaires. Que les compétences valorisent moins que les révérences. Que dans les hauts plateaux du Tangué, mieux vaut se prévaloir de la bonne souche que d’un parcours vertueux ou d’un quelconque altruisme. Qu’à Cona-cris, Labé, Zali ou Kouroussa, il suffit de cracher sur ses ex ou ses géniteurs pour mériter le cachet d’admission. Bref, il suffit de renoncer à ses combats, renier ses positions d’hier et prêter allégeance à la Génération pour la Magouille et la Déprédation.
A la fin, qu’apprendre de nos 68 ans d’errement ? Avant tout que la conviction est au résistant politique ce que le vice est à la crapule, c’est-à-dire plus qu’un désir, mais l’air qu’il respire. Ensuite que nourrir son boa de chair humaine, c’est lui promettre la sienne propre le jour où ses crocs seront assez acérés. Enfin, que nous n’avons pas le monopole du burlesque.
Au Tchad, la compromission coûta à Masra le Succès qui lui était tant promis. Mais à la porte d’à-côté, il y a Sonko pour nous prouver qu’en politique capituler, c’est s’offrir à la guillotine du tyran. Qu’un opposant courageux sans une masse critique pour le porter est un martyr en sursis, condamné à meubler les cimetières et à féconder les récits. Aliou Bah, Foniké Mengué, Billo Bah, Marouane Camara et Cie, sachez qu’Allah n’est pas obligé.
Mais, attention ! la bien-pensance est une chemise mamounaise, l’homme qu’elle habille de face n’a rien à voir avec celui qu’elle couvre de dos. Beaucoup ont vite fait de retourner la veste. Combien de censeurs d’hier sont devenus mystificateurs aujourd’hui ? Leur moraline de jadis est devenue un suc psychédélique. Les ascètes d’hier sont devenus hédonistes et les pourfendeurs, des griots à faire pâlir Djely et Farba. Nul n’est à l’abri du renoncement, pas même l’auteur grossier de ces propos impertinents.
Kaba Mohali

