Wallahi, cette fois, c’est officiel. La République a sorti son plus beau boubou. L’Assemblée nationale est installée. Et son président s’appelle… Dansa. Alors, mes chers compatriotes, on va danser ! Au passé simple.

Ce n’était écrit dans aucune Constitution. Pourtant, c’était presque une fatalité. Comment voulez-vous qu’un homme qui s’appelle Dansa accède au perchoir sans que toute la République entre dans la danse ?

Le bal est ouvert. Les députés prennent place. Les ministres rajustent leur veste. Les griots échauffent leur voix. Les photographes nettoient leurs objectifs.

Et si quelqu’un doute encore des talents chorégraphiques de nos dirigeants, qu’il revoie simplement la Mamaya de Kankan. Chez nous, certains savent conduire un ministère avec une main… et un pas de danse. Le Président, les ministres, les gouverneurs… tous semblent avoir compris qu’en politique comme à la Mamaya, il faut savoir suivre le rythme. À fakoudou !

Même la justice est entrée dans la danse. Les pro-crieurs tiennent leur conférence. Les voilà qui valsent entre les articles du Code pénard, les réquisitions, les procédures, les délais. Une danse sans musique, mais avec beaucoup de quiproquos.

Pendant ce temps, des milliers de candidats attendent les résultats du bac. Eux aussi dansent.

Une danse silencieuse. Les pieds ne bougent pas, mais le cœur fait des acrobaties. Certains danseront de joie. D’autres feront un pas de plus… vers l’année prochaine. À fakoudou !

Pendant que tout le monde se déhanche, les économistes, eux, exécutent une chorégraphie indicible. Le mensonge, à son tour, est monté sur la piste. Le pauvre n’a plus une minute de repos… il est en colère. Il dit qu’il travaille trop. Autrefois, il ne sortait que pendant les campagnes électorales, les procès ou le conseil des minus-tres. Il avait le temps de se reposer entre deux scandales financiers. Aujourd’hui, c’est service continu. 24h/24 et 7 jours/7.

Le mensonge a donc décidé de demander une augmentation. « Je suis fatigué », dit-il. « Vous me faites signer des déclarations, fabriquer des diplômes, transformer des voleurs en saints et des saints en démons. Je n’en peux plus. »

Les réseaux sociaux lui ont répondu : « Pas de panique. Nous sommes à tes côtés. »

Depuis, le pauvre mensonge supervise la marche de la Guinée. Tandis que la vérité, elle, est encore dans la salle d’attente. Personne ne lui a donné un ticket d’entrée. Wallahi, la vérité est devenue un métier dangereux.

Lorsqu’elle arrive quelque part, chacun lui demande sa carte d’identité, son extrait de naissance, un certificat de résidence, trois témoins, deux vidéos et quatre captures d’écran. Le mensonge, lui, entre sans badge. On lui ouvre la porte avec le sourire. À fakoudou !

Même les rumeurs sont devenues susceptibles. Avant, elles couraient pieds nus dans les quartiers. Aujourd’hui, elles portent costume et cravate. Elles parlent avec assurance. Elles citent des « sources très proches du dossier », qui habitent généralement au quartier des “on-dit”. Hé Kéla !

Le plus drôle, c’est que lorsque la vérité finit enfin par arriver, tout le monde lui demande pourquoi elle est en retard. Elle répond timidement :

– Parce que j’étais en train de vérifier.

Personne n’applaudit. Le mensonge, lui, est déjà passé à un autre sujet. Nous vivons une époque extraordinaire. Les gens ne cherchent plus à savoir si une information est vraie. Ils veulent seulement qu’elle confirme ce qu’ils en pensent déjà. Si elle les arrange, elle devient une vérité. Sinon, c’est une fake-news. Alléluia !

Même les commentaires sont devenus des tribunaux populaires. Le juge ? Un pseudonyme. Le procureur ? Une photo de profil. Le témoin ? Une capture d’écran recadrée. Et le verdict tombe avant même que l’accusé ne découvre qu’il est en procès. Le Lynx que je suis observe tout cela depuis sa tanière. Il ne rugit plus. Il soupire. Parce qu’au royaume des certitudes, le doute est devenu clandestin. Et lorsqu’un peuple commence à préférer les histoires aux faits, les vendeurs de mensonges n’ont plus besoin de convaincre. Il leur suffit de publier. On chen fout !

En Guinée, le mensonge ne veut finalement plus faire grève. Il demande seulement une augmentation. À voir sa charge de travail, il l’a peut-être méritée…

C’est peut-être pour cela que le FMI danse à 8,7% de croissance, pendant que d’autres experts tablent sur 9,3%. Le mensonge, lui, regarde le spectacle en souriant. La vérité, fidèle à ses habitudes, attend encore qu’on lui donne la parole.

J’ai aussitôt ressorti mon vieux cahier de mathématiques. Quand mon maître demandait: «Combien font trois plus trois ?», il n’acceptait pas deux réponses.

Aujourd’hui, les grands spécialistes regardent pourtant la même Guinée, la même économie, la même période… et chacun trouve son propre résultat. Wallahi, je finis par croire qu’ils ne calculent pas tous la croissance du même pays. Ou peut-être chacun danse-t-il sur sa propre calculette.

On nous parle de croissance. Très bien. Mais dites-moi… ça se mange avec quelle sauce ? Parce que, pendant que les pourcentages prennent de l’embonpoint, beaucoup de marmites, elles, suivent toujours un régime sévère.

On nous chante Simandou 2040. On nous promet l’abondance. Et dans bien des foyers, on continue surtout à compter les carences. Hé Kéla !

Finalement, la Guinée est devenue une immense piste de danse. Les députés dansent au Parlement. Les procureurs dansent avec les dossiers. Les économistes dansent avec les statistiques. Les nouveaux bacheliers dansent avec leur rattrapage. Les ministres dansent sur le budget. Et le peuple ? Le peuple danse avec le prix du riz et du haricot, du charbon et du loyer. Avec les coupures du courant qui part à tout bout de champ en courant. Avec les promesses. Avec les “faims” de mois qui arrivent toujours après la fin du salaire.

Le bal est magnifique. La musique est entraînante. Les projecteurs sont allumés. Wallahi, il ne reste plus que la seule question. Qui paiera l’orchestre ? Hé Kéla !

À propos des malentendus, laissez-moi régler un vieux compte personnel. Dans mon quartier, il y a un vieux policier qui ne connaît pas le mot «excuse». Chez lui, ce mot n’existe pas. À chaque fois, il dit «excise».

La première fois qu’il m’a lancé :

– Petit frère, excise-moi… t’as une cigarette ?

J’ai senti un frisson me traverser l’échine.

L’autre jour, il débarque au maquis de Fromo avec un ami. À peine assis, il crie au serveur : « Deux sans l’eau ! » Moi, j’ai entendu : « Descends-le ! »

Je n’ai pas demandé mon reste. Wallahi, j’ai détalé comme un lapin poursuivi par une meute. Quand j’ai compris qu’il commandait simplement deux topettes, tout le maquis riait… sauf moi.

À cause de son français local, tout le quartier se moque encore de moi. Depuis ce jour, je me méfie de son français comme d’une kalachnikov sans sûreté. Wallahi ! Je me promène avec un petit couteau bien aiguisé dans la poche. Je vous prends tous à témoin : le jour où ce vieux policier me dira encore : « Petit frère, excise-moi… donne-moi une clope ! »

Je vais sortir mon couteau juste pour… Cette fois, c’est lui qui va courir… et moi derrière, avec mon couteau. Après, qu’il ne vienne pas claironner « où est mon z… » ? Hé Kéla !

Sambégou Diallo