Le jeudi 23 juillet, tout le monde était en deuil sur Facebook. Photos de profil noircies, cœurs noircis, statuts noircis – « Jeudi Noir », en signe de colère contre les viols filmés, contre les violences faites aux nounous. Moi j’ai voulu faire pareil. J’ai essayé de noircir ma photo. Mon téléphone s’est planté deux fois, a buggé une troisième, et à la fin, c’est resté allumé en couleur, tout guilleret, comme si l’appareil lui-même refusait de comprendre pourquoi on pleure sur un écran plutôt que dans la rue. À fakoudou !

Je suis sorti prendre l’air, façon de causer, parce que l’air, ici, c’est surtout de la poussière ou de l’humidité avec des ambitions. Devant chez Fromo 2 – le neveu de l’autre Fromo, celui de T5, qui a hérité du bar et du même sens de l’humour désespéré-, un groupe discutait fort. Un vieux tenait une radio contre son oreille comme on tient un nourrisson malade.

– Vous avez vu le communiqué du ministère ? Il condamne « la diffusion des images ». La diffusion ! On dirait qu’on est plus fâché contre le miroir que contre ce qu’il montre. Remarquez, chez nous, on a toujours préféré casser le porteur de la mauvaise nouvelle. Autrefois, on tuait le messager. Aujourd’hui, on lui coupe le wifi.

Fromo 2, en essuyant un verre avec un chiffon plus sale que le verre, renchérit sans lever la tête :

– Moi je vous dis, c’est comme mon wécé. Vous savez, l’endroit où il faut mettre les pieds en T et se retenir au mur pour ne pas tomber dedans. Le problème, ce n’est jamais le trou. Le trou, il est là depuis toujours, tout le monde le connaît, tout le monde l’évite en faisant des acrobaties. Mais combien sont tombés dedans, hein ! Le vrai scandale, c’est le jour où quelqu’un publie chat sur fesse-book. Là, d’un coup, tout le pays se réveille scandalisé qu’il y ait un trou. On chen fout !

Un jeune sur une moto, casque à la main, jamais sur la tête – le casque, chez nous, c’est un accessoire de mode qu’on tient, pas qu’on porte – s’arrêta pour ajouter son grain de sel, gratuit lui aussi, comme toute indignation dans ce pays.

– Un caporal viole une fillette de quatorze ans. Le procureur demande quinze ans. Le tribunal en accorde six, et tout le monde applaudit une justice qui « progresse ». Six ans, c’est le temps qu’il faut à un enfant guinéen pour finir le collège, en comptant les redoublements et les grèves d’enseignants. Voilà notre unité de mesure : une vie brisée vaut un collège raté.

Le vieux à la radio hocha la tête, changea de station comme on change de sujet, et retomba sur la même actualité, parce qu’ici toutes les fréquences finissent par raconter la même chose.

– Et pendant ce temps, à Kindia, un gamin de dix-sept ans meurt en prison pour avoir triché à son bac. Malade de naissance, celui-là, pas de sa faute. On l’arrête pour une copie recopiée, on le loge entre quatre murs, et sa maladie fait le reste, ou alors c’est l’hôpital qui a mal fait son travail, allez savoir, chacun raconte midi à sa porte. Le procureur dit une chose, la famille en dit une autre, et le seul qui pourrait trancher est sous terre depuis quelques jours. Un exercice de maths mal copié vaut une cellule. Une enfance volée vaut six ans négociables. Hé Kéla !

Une nounou, du pas de sa porte, sortit juste pour balancer un chiffre comme on balance de l’eau sale dans la rue :

– Cent douze. C’est le nombre officiel de femmes qui ont déclaré des violences sexuelles l’an dernier, dans tout le pays. Cent douze, pour dix-sept millions d’habitants. Soit on est le pays le plus vertueux du continent, soit on est le pays le plus doué pour faire taire ses filles. À fakoudou !

Elle referma sa porte sans attendre de réponse. Chez nous, poser une question rhétorique, c’est déjà tout dire.

Le jeune motard remit son casque, cette fois-ci, comme pour signifier qu’il partait vraiment, et lança par-dessus son épaule :

– Sur les réseaux sociaux, tout le monde réclame la castration chimique. Je comprends la rage. Mais un peuple qui en arrive à réclamer un scalpel parce que les tribunaux ne le rassurent plus, c’est un peuple qui a compris depuis longtemps que la loi, chez nous, se négocie mieux qu’elle ne se rend.

Je repris ma route, ou plutôt les nids de poule qui nous servent de route. Devant l’école, des gamins jouaient au foot avec une bouteille aplatie, hurlant de joie à chaque but, portant fièrement le maillot d’un attaquant européen dont ils ne sauraient sans doute pas situer le pays sur une carte. Un masque de plus, un nom d’emprunt de plus. Décidément, chez nous, même les enfants heureux empruntent l’identité de quelqu’un d’autre pour se sentir exister.

Plus loin, une chèvre broutait un tract réclamant justice pour l’élève mort à Kindia. Elle mâchait sans hâte, sans trier, avalant l’indignation en gros morceaux, comme elle avale tout ce qui traîne. Elle, au moins, ne fait pas de sélection entre les scandales qu’on partage et ceux qu’on garde jalousement. Nous, on choisit. Et ce qu’on choisit d’oublier en dit plus long que ce qu’on choisit de noircir sur Facebook.

Le soir, les photos de profil ont repris leurs couleurs, une à une, comme des lampions qu’on éteint après la fête. Le deuil avait fait ses vingt-quatre heures réglementaires. Quelque part à Kindia, on enterrait un adolescent sans savoir vraiment de quoi, exactement, il fallait porter le deuil – de sa maladie, de sa punition, ou de notre indifférence.

Quelque part à Mandiana, une fillette de quatorze ans continuait, elle, sans écran ni bouton pour changer de couleur. À fakoudou !

Sambégou Diallo

Billet — « Un chat m’a conté »

Un client entre dans un restau et commande un poulet braisé. Le patron répond : « Il n’y a plus de poulet. »

Le client commande alors du poisson.

Le patron répond : « Il n’y a plus de poisson. »

Le client, patient, demande ce qu’il y a.

Le patron répond, fièrement : « Il n’y a que le menu, monsieur. »

Billet -« Un chat m’a conté »

Un passager monte dans un taxi et demande : « Vous allez jusqu’à Mamou ? »

Le chauffeur répond : « Oui, avec Dieu. »

Le client, inquiet, redemande : « Mais vous connaissez la route ? »

Le chauffeur répond : « Non, mais Dieu, si. »

SD