Les récentes déclarations du ministre guinéen de la Culture, Moussa Moïse Sylla, en faveur de la restitution du crâne de mon ancêtre, Bokar Biro Barry, ainsi que de ceux de son fils, de son frère et de l’un de ses guerriers, aujourd’hui conservés au Musée de l’Homme à Paris, résonnent en moi avec une intensité singulière. Cette initiative dépasse largement le seul cadre diplomatique ou patrimonial. Elle touche à ce que j’ai de plus intime : une filiation, une transmission et une histoire familiale qui, depuis l’enfance, irriguent mon existence.

J’ai grandi avec le récit de Bokar Biro. Son nom, son destin et la mémoire de son combat ont façonné mon rapport au monde, nourri ma sensibilité à la transmission et contribué à mon engagement dans les sciences anthropologiques. En 2022, je lui ai consacré un chapitre entier dans mon ouvrage Femme peule, persuadée que certaines histoires familiales dépassent le cercle des descendants pour rejoindre le patrimoine national. À mon tour, j’ai transmis ce récit à mes enfants, comme il m’avait été transmis. Ainsi se poursuit une chaîne de transmission où la parole devient tout autant héritage que responsabilité.

L’écriture de cet article constitue, sans doute, l’exercice le plus délicat qu’il m’ait été donné d’entreprendre. Pour la première fois, la descendante et l’anthropologue s’expriment d’une seule voix. J’aborde cette réflexion avec des appartenances qui ne s’opposent pas mais se complètent : je suis guinéenne, française, anthropologue et profondément apolitique. C’est précisément au nom de cette indépendance intellectuelle que je souhaite saluer la démarche engagée par Moussa Moïse Sylla. Au-delà de sa portée politique, elle manifeste une exigence fondamentale : reconnaître que la dignité humaine ne s’éteint pas avec la mort.

Retour à Timbo, justice mémorielle

La question soulevée ici dépasse le seul destin de Bokar Biro Barry. Elle invite à une réflexion plus vaste sur la place des restes humains dans les collections muséales, sur les responsabilités morales des institutions qui les conservent et, plus profondément encore, sur notre rapport à la justice historique. Derrière chaque crâne conservé dans une réserve ou présenté derrière une vitrine, il y a une existence, une famille, une langue, une culture, une communauté et une trajectoire humaine qu’aucun inventaire patrimonial ne saurait réduire à un simple objet de collection.

Dre Yassine Kervella-Mansaré, Anthropologue africaniste

J’ose espérer que mon ancêtre retrouvera enfin la terre qui l’a vu naître. Qu’il reviendra à Timbo, mon village natal, qui fut également le sien et l’ancienne capitale théocratique du Fouta-Djalon. Un tel retour ne constituerait pas le simple déplacement d’une dépouille d’un continent à un autre. Il représenterait un acte de justice mémorielle, le rétablissement d’un lien interrompu depuis la fin du XIXᵉ siècle et la reconnaissance d’une humanité longtemps privée du repos qui lui était dû. J’espère qu’il recevra enfin les rites funéraires auxquels il a droit et que son nom retrouvera la place qui lui revient dans la mémoire des siens.

Cette réflexion ravive inévitablement le souvenir de Saartjie Baartman, longtemps enfermée dans l’appellation déshumanisante de « Vénus hottentote ». Exposée après sa mort au nom d’une prétendue curiosité scientifique, elle fut privée jusqu’à sa sépulture de la dignité la plus élémentaire. Sa restitution à l’Afrique du Sud constitua un tournant majeur dans la réflexion internationale sur l’éthique des collections anthropologiques et sur la nécessité de replacer l’humain au cœur de toute démarche scientifique. Pour beaucoup d’entre nous, anthropologues, cette histoire demeure une référence incontournable.

Fin d’un exil post mortem

Ces destins, pourtant éloignés par le temps et les circonstances, convergent vers une même interrogation : que signifie conserver les restes d’un être humain loin de sa terre, de sa famille et de son univers culturel ? À partir de quel moment le devoir de connaissance doit-il s’effacer devant celui de dignité ? Ces questions dépassent le seul champ muséal ; elles interrogent notre conception de la justice, de la réparation et, plus profondément encore, de l’humanité.

Si je prends aujourd’hui la plume, ce n’est pas seulement comme chercheuse. C’est aussi comme descendante. Les deux regards ne s’opposent pas ; ils se fécondent mutuellement. L’anthropologie m’a appris la distance critique, la prudence méthodologique et la rigueur scientifique. Mon histoire familiale m’a appris qu’il existe des objets d’étude qui portent également un nom, une ascendance, une mémoire et une souffrance silencieuse.

Je mesure combien il est inhabituel, dans une démarche scientifique, de laisser transparaître une part de son intimité. Pourtant, certains sujets rendent cette frontière inévitablement plus poreuse. Écrire sur Bokar Biro, c’est accepter que l’exigence intellectuelle n’exclut pas l’émotion lorsque l’objet de la recherche rejoint l’histoire de sa propre famille. La rigueur n’y perd rien ; elle y gagne peut-être une responsabilité supplémentaire.

Si Bokar Biro retrouvait enfin Timbo, il ne s’agirait pas uniquement de la restitution d’un crâne. Ce serait le retour d’un homme auprès des siens, la réparation d’une blessure transmise à travers les générations et l’achèvement d’un exil qui n’aurait jamais dû se prolonger au-delà de la mort. Au fond, cette histoire nous rappelle une évidence que l’anthropologie ne devrait jamais cesser de défendre : aucun être humain ne devrait être privé du droit de reposer parmi les siens, sous la terre qui l’a vu naître.

Par docteure Yassine Kervella-Mansaré

Anthropologue africaniste