Succès Masra, ancien Premier ministre et chef du principal parti d’opposition au Tchad a été gracié par le président Mahamat Idriss Déby vendredi 14 août par décret alors qu’il purgeait depuis plus d’un an une peine de 20 ans de prison ferme. Huit autres dirigeants de partis ont également été grâciés. Cette grâce présidentielle entraîne une « remise totale des peines privatives de libertés aux condamnés », indique le décret publié sur la page Facebook de la présidence tchadienne. Succès Masra a été libéré et s’est rendu au siège de son parti « les Transformateurs », en liesse à son arrivée. Il s’est dit prêt à reprendre ses activités.

Au Tchad, des scènes de liesse au siège du parti des Transformateurs. Succès Masra est arrivé vers 23h30 GMT au siège de son parti, où les militants l’attendaient depuis plusieurs heures et où réglait une atmosphère de liesse. Succès Masra a été gracié par le chef de l’État, Mahamat Idriss Déby. L’ancien Premier ministre a assuré « avoir la même détermination, le même engagement. Il a dit également pardonner et être prêt à reprendre ses activités ».

Dans quinze ans, 20 ans et même les enfants dans ce pays savaient que les raisons pour lesquelles on m’a amené là-bas n’ont rien à voir avec les explications officielles. Et nous avons pardonné à ceux qui, par crainte pour leur statut, pour leur intérêt. Ce soir, je voudrais que vous ayez un cœur ouvert, parce que moi, votre serviteur aussi, j’ai pardonné à tous ceux qui nous ont fait du mal. Et je ressors de cette expérience encore plus convaincu, ayant encore plus la soif et la faim de la justice pour notre peuple. Et s’il y a une seule chose que cette expérience douloureuse, si elle peut être utile à ce peuple, c’est de contribuer à ce que nous sommes. Et du haut de cette tribune et de ce balcon de l’espérance, de ce balcon de l’espoir, je voudrais réitérer notre disponibilité collective, parce que chacun sait ce que nous représentons politiquement dans ce pays, notre disponibilité à travailler avec le chef de l’Etat et avec tous les autres pour faire en sorte que ce pays avance.

Tchad : déclaration de Succès Masra après sa libération

Condamné pour « diffusion de message à caractère haineux et xénophobe » et « complicité de meurtre », Succès Masra purgeait depuis plus d’un an au Tchad une peine de 20 ans de prison ferme. La justice tchadienne poursuivait alors l’opposant sur la base d’un message vocal daté de 2023 et avait finalement conclu que c’était ce message qui avait provoqué deux ans plus tard, les affrontements meurtriers de Mandakao, dans le sud du pays. Les violences avaient causé la mort d’au moins 41 personnes. 

Les huit dirigeants de partis, tous membres de la plateforme de l’opposition Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP), étaient condamnés depuis mai à huit ans de prison ferme, jugés coupables de fomenter une insurrection, indique l’AFP.

Une grâce qui change la donne

Cette grâce présidentielle entraîne une « remise totale des peines privatives de libertés aux condamnés », indique le décret publié vendredi sur la page Facebook de la présidence tchadienne. Coté gouvernement, on rappelle les mots qui ont précédé cette grace présidentielle, ceux du chef de l’État Mahamt Idriss Deby. Il avait rappelé en debut de semaine lors de la fête de l’indépendance le principe de « l’unité nationale et de la réconciliation », comme l’explique à Sidy Yansané du service Afrique de RFI le porte-parole de l’exécutif, Gassim Chérif.

« Le chef de l’État, lors de la fête de l’indépendance, a dit que tous les Tchadiens ensemble peuvent construire ce pays-là. Il n’y a pas une seule communauté, une seule province, un seul parti politique de l’opposition ou le pouvoir en place qui peut à lui seul construire le Tchad ou relever les défis de notre pays. Tous les citoyens et citoyennes tchadiens sont là pour pour apporter leur contribution ».

Vers une décrispation du jeu politique au Tchad ?

Selon Gassim Chérif : « C’est un premier geste qu’il faut saluer sans partir tout de suite dans des polémiques. Je pense que nous devons rester pour le moment sur cette belle note et nous verrons bien, dans les jours et dans les mois à venir, si une amnistie doit être accordée à tel ou tel personnage politique ».

En réaction, le Dr Ndolembai Sadé Njesada, vice-président du parti de Succès Masra, les Transformateurs a déclaré : « Nous remercions le président de la République d’avoir bravé les obstacles et choisi d’avancer dans l’esprit de l’unité nationale qui est en train de naître. Nous espérons enfin nous asseoir autour d’une table pour faire avancer la paix ».

Les avocats des huit dirigeants de partis se réjouissent de cette grâce et vont donc retirer leur action judiciaire en appel. Mais Me Adoum Moussa regrette une « persistance des condamnations » des politiciens tchadiens. 

« Pour qu’on soit conforme au décret réglementant le droit de grâce, il faudrait qu’on se désiste de notre appel. C’est chose faite, cet après-midi. Un de nos confrères a pu recueillir la signature de huit membres de la coalition de partis d’opposition Gcap, et je crois qu’il a déjà déposé au parquet ».

À la question de savoir si en retirant l’appel, il y a un risque d’empêcher leurs clients d’être totalement innocentés, Me Adoum Moussa répond : « Nous sommes conscients de cette situation, mais en l’état actuel de la justice tchadienne, on n’espère rien de la Cour d’appel et ce n’est pas sûr que la Cour d’appel arrivera à infirmer la décision du tribunal. Pour l’instant, en ce qui concerne la libération de huit membres de Gcap, si elle ouvre la voie à l’apaisement politique, elle soulève aussi des questions sur la nature de la justice et la sincérité du processus de réconciliation. Cette mesure, bien que clémente, ne doit pas occulter la persistance des condamnations des acteurs politiques du Tchad et les enjeux sous-jacents ».

Les Transformateurs ont dénoncé un procès politique

Les Transformateurs ont toujours dénoncé un procès politique contre son président. Des accusations soutenues par la société civile tchadienne, ainsi que par plusieurs partis politiques, et notamment la Coalition pour sauver la démocratie au Tchad (COSADT).

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La semaine dernière, elle appelait à gracier Succès Masra et les huit dirigeants du collectif d’opposition GCAP condamnés, eux, entre autres, pour « mouvement insurrectionnel et attroupement armé » alors qu’ils préparaient une manifestation.

En début de semaine, à la veille de la fête de l’indépendance, le président Mahamat Idriss Déby avait souligné dans son discours l’importance de l’unité nationale et de la réconciliation, en annonçant des grâces présidentielles.

Un exil au Cameroun, puis nommé Premier ministre

Économiste âgé de 42 ans et figure populaire de l’opposition, Succès Masra avait été contraint à l’exil au Cameroun fin 2022, après une manifestation violemment réprimée lors de laquelle de nombreuses personnes avaient été tuées par les forces de l’ordre, sans qu’aucun bilan officiel ne soit jamais communiqué.

Il était rentré au Tchad un an plus tard en vertu d’un accord conclu avec le gouvernement tchadien à Kinshasa. Il avait été nommé Premier ministre peu après, cinq mois avant l’élection présidentielle de mai 2024 à l’issue de laquelle il était arrivé deuxième avec près de 20% des voix.

Par RFI