À la suite de mon article publié hier, je me suis rendue au Musée de l’Homme de Paris avec une intention précise : voir le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry, mon ancêtre. J’avais imaginé ce moment avec une certaine appréhension. Je m’y rendais avec cette double posture qui est la mienne : celle de l’anthropologue, formée à la distance et à la réflexivité, et celle de la descendante, dépositaire d’une mémoire familiale transmise par mon grand-père.
Le face-à-face n’aura finalement pas lieu.
Après avoir acquitté mon billet, je me suis présentée à l’accueil et ai demandé à être orientée vers l’espace où se trouvait le crâne. Après quelques recherches, l’agente m’a informée que, depuis le mois d’août, les restes d’Almamy Bokar Biro Barry n’étaient plus accessibles au public, à la suite de la demande de restitution formulée par le gouvernement guinéen, notamment par l’intermédiaire du ministre de la Culture.
La déception fut immédiate. J’avais effectué le déplacement depuis le Finistère jusqu’à Paris pour cette rencontre. Mais elle fut presque aussitôt accompagnée d’un sentiment inattendu : le soulagement. Qu’aurais-je ressenti devant le crâne de mon ancêtre ? Aurais-je pu maintenir la distance que ma formation d’anthropologue m’a apprise ? Aurais-je vu un reste humain, un objet de collection, une pièce scientifique ou celui dont mon grand-père me racontait l’histoire lorsque j’étais enfant ? Je ne le saurai pas.
L’ABSENCE COMME PREMIÈRE RENCONTRE
L’agente m’a indiqué qu’il était possible d’adresser un courrier au musée afin de solliciter des informations. Je l’ai fait immédiatement. Je souhaite connaître le parcours institutionnel de ces restes : leur numéro d’inventaire, leur date d’entrée dans les collections, les circonstances de leur collecte ou de leur transfert et les documents permettant d’établir leur histoire au Musée de l’Homme de Paris.
Mon déplacement n’a donc pas abouti à la rencontre que j’étais venue chercher. Il a déplacé mon regard. Privée de ce face-à-face, j’ai observé le musée autrement et découvert des objets qui ont fait naître en moi des interrogations dépassant largement l’histoire de mon ancêtre.
QUAND LE SACRÉ DEVIENT OBJET DE MUSÉE
Dès les premières salles, j’ai été frappée par la présence d’objets dont la charge symbolique et rituelle est considérable. En tant qu’anthropologue, cette confrontation m’a immédiatement interpellée.
Sur le terrain, nous apprenons à observer les sociétés dans leurs propres systèmes de signification. Nous cherchons à comprendre les usages, les interdits, les croyances et les représentations qui donnent à un objet sa valeur. Certains ne peuvent être vus que par certaines catégories de personnes ; d’autres sont réservés aux initiés, aux femmes, aux hommes ou à certaines générations. Certains ne doivent tout simplement pas être touchés ou montrés.
Et là, au Musée de l’Homme de Paris, ces objets sont exposés au regard de tous.
Comment un objet sacré devient-il une pièce de musée ? Que devient sa charge symbolique lorsqu’il est extrait du monde social qui lui conférait son sens ? Que signifie exposer ce qui, dans son contexte d’origine, était destiné à être protégé, dissimulé ou réservé ?
Je ne formule pas ces questions comme un réquisitoire contre le musée. Elles relèvent d’un questionnement anthropologique essentiel : qui regarde ? Qui expose ? Qui décide de ce qui peut être montré ? Et que devient le sens d’un objet lorsqu’il est déplacé d’un univers culturel à un autre ?
VOIR N’EST PAS NÉCESSAIREMENT COMPRENDRE
Les vitrines donnent à voir et les cartels donnent des informations. Mais voir un objet ne signifie pas nécessairement comprendre le monde symbolique qui lui donne son sens.
Je pensais à mes expériences de terrain, à ces moments où l’anthropologue tente d’aller au-delà de ce qui est immédiatement visible pour saisir les récits, les pratiques, les interdits et les croyances qui entourent un objet. Cette réflexion ne doit cependant pas conduire à idéaliser l’anthropologie. La discipline porte une histoire complexe : les premiers regards anthropologiques ont parfois contribué à classer et à hiérarchiser des populations en les enfermant dans les catégories de « primitifs », de « sauvages » ou de « barbares ».

L’anthropologie contemporaine s’est en partie construite contre ces héritages, notamment à travers la réflexivité et l’attention portée aux rapports de pouvoir qui traversent la production du savoir. C’est avec cette conscience que je parcourais les salles du Musée de l’Homme de Paris.
LE CORPS HUMAIN SOUS VITRINE
Puis mon regard s’est porté sur les restes humains. La question prenait alors une dimension plus intime.
Quelques heures auparavant, je pensais venir voir le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry. Je me retrouvais face à d’autres crânes, à d’autres représentations du corps humain et à d’autres traces de vies disparues, exposés au regard du visiteur.
Comment celui-ci perçoit-il un crâne derrière une vitrine ? Comme un objet scientifique ? Une trace archéologique ? Le reste d’un individu ? Un témoignage historique ? Et que devient ce regard lorsque celui qui est exposé possède encore des descendants capables de dire : « C’était mon ancêtre » ?
Cette question ne m’a plus quittée.
J’ai également découvert une boutique de souvenirs proposant des représentations liées aux crânes et à l’imagerie de la mort. Le contraste m’a saisie. Il ne suffit évidemment pas à caractériser l’institution, mais il révèle une tension symbolique lorsque la science, le patrimoine, le sacré, la mort et la consommation culturelle coexistent dans un même espace.
Qu’est-ce qu’une société choisit de conserver, de montrer et de transformer en objet de regard ?
LA DÉCEPTION, PUIS LE SOULAGEMENT
Je suis ressortie du Musée de l’Homme de Paris sans avoir vu le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry.
J’étais déçue. J’avais parcouru des centaines de kilomètres pour cette rencontre. Mais je suis aussi repartie avec un sentiment inattendu de soulagement. Un récit familial demeure une construction de la mémoire ; un crâne impose une matérialité. Il ne raconte plus seulement la mort : il la rend présente.
Devant les restes d’un ancêtre, les frontières entre l’objet scientifique et l’objet de mémoire deviennent fragiles. L’anthropologue ne peut plus prétendre être seulement une observatrice extérieure. La descendante est là, elle aussi, avec son histoire, ses souvenirs et ses émotions.
Je suis venue chercher un crâne. J’ai rencontré une absence.
UNE HISTOIRE QUI SE POURSUIVRA
J’attendrai désormais la réponse à mon courrier. Je souhaite comprendre le parcours de ces restes, connaître les documents qui les accompagnent et, autant que possible, reconstituer leur histoire institutionnelle.
Cette démarche est à la fois personnelle et scientifique. Elle relève de la filiation, mais aussi d’une réflexion anthropologique sur la collecte, la conservation, l’exposition et la restitution des restes humains.

Alors que je finalise actuellement mon septième ouvrage, j’envisage de consacrer mon huitième livre à Almamy Bokar Biro Barry : son histoire, la mémoire familiale transmise par mon grand-père, les récits qui ont nourri mon enfance et ce que cette figure continue de représenter pour les générations qui lui sont liées.
Le face-à-face que j’étais venue chercher n’a donc pas eu lieu. Mais certaines rencontres commencent peut-être précisément par une absence.
Celle-ci m’aura ramenée à une question aussi simple que vertigineuse : lorsque les restes d’un homme deviennent patrimoine pour une institution, que deviennent-ils pour ceux qui continuent de le considérer comme un ancêtre ?
Je suis entrée au Musée de l’Homme de Paris avec l’espoir de voir Almamy Bokar Biro Barry. Je suis repartie sans l’avoir vu, mais avec la conviction que son histoire, elle, est loin d’être terminée.
Par Docteure Yassine Kervella-Mansaré
Antrhopologue africaniste

