Le décret D/2024/0172/PRG/CNRD/SGG du 21 septembre 2024 interdisant la fabrication, l’importation, la détention en vue de la commercialisation et l’utilisation des emballages et objets plastiques à usage unique, fait réagir. La mesure est entrée en vigueur le 21 septembre.

Interrogés vendredi 18 septembre par La Lance, Alsény Bangoura, acteur de la société civile à Coyah et relevant également du ministère de l’Industrie et du Commerce, ainsi qu’Abdoulaye Diallo, spécialiste de l’environnement, ont livré leurs analyses sur les conséquences de cette mesure, notamment sur l’environnement, l’accès à l’eau potable, l’emploi et les alternatives aux plastiques.

Pour Alsény Bangoura, la décision pose un dilemme entre la nécessité de protéger l’environnement et les conséquences sociales qu’elle pourrait entraîner. Selon lui, les déchets plastiques ont déjà des conséquences importantes sur l’environnement à Coyah, notamment dans les zones agricoles. « Nos mamans qui faisaient des cultures maraîchères dans les bafonds aujourd’hui ne peuvent pas le faire, parce que partout il y a les plastiques. Les aubergines, les piments, les gombos qu’elles cultivaient avant tout près pour la consommation familiale, aujourd’hui elles ne peuvent plus. Elles sont obligées d’aller au marché attendre ce qu’on importe des autres zones productrices, pour acheter et cela fait grimper le coût du panier ménager », a-t-il déploré. Alsény évoque aussi les conséquences des déchets plastiques sur les cours d’eau et les risques d’inondations. « Avant, on pouvait aller se laver dans nos marigots à côté, mais maintenant là, quand tu vois, il n’y a même pas d’eau, c’est rempli de déchets plastiques. C’est ce qui a causé les années précédentes des inondations à Coyah, car les cours d’eau ont rétréci. »

Alsény Bangoura

Au-delà de l’environnement, Alsény Bangoura estime que la question de la santé et de l’accès à l’eau potable doit être prise en compte dans l’application de l’interdiction. Il rappelle que, dans certaines localités, l’eau vendue dans les sachets constitue une source d’approvisionnement pour des populations qui ne disposent pas d’infrastructures hydrauliques. « Je connais actuellement des villages de Forécariah, voire de Coyah, dix ans avant aujourd’hui, à chaque saison pluvieuse, il y avait des cas de choléra qui faisaient assez de morts. Si aujourd’hui, on interdit ces eaux dans des sachets dans ces différents villages qui n’ont pas de forage, qui n’ont pas d’adduction d’eau, qui ne buvaient que de l’eau du marigot, quel sera le sort de la population de ces villages ? On dit : il faut utiliser les bouteilles qui coûtent 5 000, 3 000, 4 000 et 2 500. Alors que dans ces villages, un paquet d’eau de 30 sacs coûte 5 000, le revenu du Guinéen moyen lui permet d’acheter cette eau », s’est-il interrogé, soulevant ainsi sa préoccupation liée à l’emploi au sein même des unités de production, tout en précisant que Coyah seulement regorge de plus de 200 unités de production d’eau, pour seulement 6 unités utilisant des bouteilles.

 Alsény Bangoura a estimé par ailleurs que la mesure doit tenir compte du pouvoir d’achat des populations et proposer des solutions accessibles. « Le gouvernement guinéen doit fabriquer des bouteilles pour que tout le monde consomme de l’eau pure, il faut revoir le prix par rapport au revenu du Guinéen. Si le prix est exorbitant, moi citoyen lambda, vivant dans un village profond, je ne peux pas acheter ces bouteilles, je serai obligé de retourner à mon ancien puits, y puiser de l’eau pour boire. Mais un mois après, je suis malade, cela me coûtera de milliers de francs guinéens, pour que je me soigne. »

Un spécialiste de l’environnement salue plutôt la mesure

Abdoulaye Diallo, spécialiste de l’environnement, accueille favorablement le principe de l’interdiction, tout en insistant sur la nécessité d’accompagner la mesure.

Abdoulaye Diallo


« Parce que la pollution plastique est devenue un problème environnemental majeur en Guinée, particulièrement à Conakry et dans les centres urbains. On retrouve les sachets plastiques partout dans les rues, les caniveaux, les cours d’eau, les plages et même dans les espaces agricoles. Ils contribuent notamment à l’obstruction des ouvrages d’assainissement, à la dégradation du cadre de vie et des écosystèmes et provoquent même des accidents. Selon certaines estimations, Conakry produirait environ 1 800 tonnes de déchets ménagers par jour, dont près de 270 tonnes de déchets plastiques. D’autres estimations font état d’environ 485 000 tonnes de déchets plastiques par an en Guinée », qui affectent l’environnement.

Quelles conséquences sur l’environnement ?

Abdoulaye Diallo estime que l’interdiction de commercialisation et l’utilisation des emballages et objets plastiques à usage unique contribuerait à réduire la quantité de déchets plastiques abandonnés dans la nature. « L’impact attendu est principalement une réduction des déchets plastiques abandonnés dans la nature qui pourrait contribuer significativement à réduire l’obstruction des caniveaux, améliorer le cadre de vie, limiter la pollution, protéger le littoral et les écosystèmes marins, réduire l’exposition des animaux aux déchets plastiques, etc. »

L’environnementaliste précise toutefois que l’interdiction ne peut, à elle seule, résoudre la problématique des déchets en Guinée. « Il faut noter qu’à l’échelle mondiale, le PNUE estime que 353 millions de tonnes de déchets plastiques étaient produites en 2019 et qu’environ 22 % étaient mal gérés, notamment par abandon ou mauvaise élimination. Par contre, il faut dire que l’interdiction des sachets plastiques ne suffit pas à résoudre le problème des déchets en Guinée. Il faut parallèlement améliorer la collecte, le tri, le recyclage et la valorisation. L’objectif doit être de passer progressivement d’une économie du « produire-utiliser-jeter » à une économie circulaire, dans laquelle les déchets deviennent autant que possible des matières premières. »

Le gouvernement mise sur la valorisation des déchets

Dans le cadre de l’application de la réglementation, le gouvernement a annoncé la création d’un Comité national de valorisation des déchets plastiques, institué par arrêté conjoint. Selon les mesures annoncées, cette instance doit notamment encourager la collecte, le tri et le recyclage des déchets plastiques à l’échelle nationale. Elle doit également contribuer à réduire la pollution plastique dans les rues, les espaces publics, les réseaux d’assainissement et les milieux naturels. Vaste programme !

Mariama Dalanda Bah