J’ai fondé mon mariage sur un mensonge. « J’attends mon décret ». Chaque soir, mon épouse s’installe dans le fauteuil pour suivre le journal de 20h30 de la télé-bidon nationale, celle qui annonce les bonnes nouvelles avec la même voix que les mauvaises, pour ne pas fatiguer le téléspectateur. «Tu viens pas suivre les nouvelles ?» me demande-t-elle. «J’ai d’autres chats à fouetter», je réponds, et c’est vrai : je n’ai que ça, des chats, et pas un seul décret. Résultat, c’est elle qui m’informe de l’actualité, ou de quelque chose qui y ressemble, comme un cousin pauvre ressemble à un cousin riche.

Après cinq ans d’attente, elle a commencé à se lasser, et une lassitude de femme guinéenne, ça ne prévient pas, ça débarque directement avec les bagages. L’autre soir, elle est venue me dire : «Retourne chez mes parents et reprends tes colas. Tous les perroquets du pays ont eu leur décret. Les clodos, les marabolés, les cafards même, ont eu le leur. Il n’y a que toi qui restes. T’es qu’un bon à rien.» J’ai voulu lui expliquer que le décret, ce n’est pas comme le riz au marché, qu’on n’en trouve pas à tous les coins de rue. Elle m’a répondu que le riz, justement, elle n’en trouvait plus non plus. Nous avons donc, ce soir-là, pleuré ensemble deux pénuries différentes, dans le même salon, à la lumière du même téléphone chargé à 12%.

Il faut dire qu’en Guinée, le décret est devenu une espèce protégée : tout le monde en a vu un, personne ne sait comment on l’attrape. On dit qu’il faut être patient. On dit aussi qu’il faut être patriote, être du bon cercle, avoir le bon cousin, prier dans la bonne mosquée, ou simplement avoir du soutien et autres soutiens-gorge. Moi, je n’ai eu que la patience, et la patience, ces temps-ci, ne nourrit ni le mari ni la femme.

Mais rassurons-nous, mon épouse et moi ne sommes pas les seuls à jeûner sans fin. On me dit que même notre président de la République ne mange pas à sa faim, dans un pays qu’on dit riche à en faire pâlir l’Arabie. Il aurait dépéri, notre Général bien-aimé, à force de servir le pays avant de se servir lui-même. On chuchote qu’il serait devenu un habitué des vendeuses de malé-gateau du quartier, tant le manger manquerait au palais. Un président qui casse la croûte à la sauvette entre deux réunions, voilà une image qu’aucun tableau officiel n’osera jamais accrocher au mur. À fakoudou !

Chaque président, ici, a eu son plat de prédilection, comme d’autres ont leur signe astrologique. Sékou Tyran adorait le tô, il fallait bien ça pour digérer les listes de complots. Fory Coco, lui, ne jurait que par le barabara-sauce-konkoye, plat lent pour un lion qui prenait son temps avec le pouvoir. Alpha Grimpeur, plus pressé, s’était rabattu sur le fonio en quinze minutes. Et notre Général bien-aimé, lui, on le sait en jeûne perpétuel. Spiritualité oblige. Il va, dit-on, laver la Guinée de tous ses péchés, développer notre spiritualité en même temps que nos routes, et nourrir nos âmes en attendant de nourrir nos ventres. On a beau chercher, on ne trouve nulle part le décret qui autorise un pays entier à se nourrir de spiritualité, Wallahi !

Et pendant que le palais jeûne par vocation, le petit peuple jeûne par obligation, et le très jeune Premier ministre, lui, n’a même pas le temps de s’asseoir à table, trop occupé à courir d’une rencontre à l’autre pour expliquer que tout va très bien. Au fond, tout le monde ici est en jeûne perpétuel, riches comme pauvres, gouvernants comme gouvernés, sauf que les uns jeûnent devant les caméras et les autres jeûnent devant une marmite vide.

On nous promet pourtant un festin sans fin avec Simandou-ou peut-être ciment doux-, c’est selon l’humeur du jour et la police de caractère du communiqué. Le projet brille sur 14 km de paperasses officielles, mais dans nos marmites, il ne reste que l’obscurité habituelle. On appelle ça un paradoxe. Moi j’appelle ça un régime alimentaire national : on nourrit les rapports, on affame les foyers, et on espère que personne ne fera la différence entre les deux colonnes du bilan.

On me dira que j’exagère, que le pays produit, que le pays exporte, que le pays signe des contrats miniers plus longs que le transguinéen. Je veux bien le croire. Mais un contrat minier ne s’est jamais présenté un soir à la table pour dire: «Ce soir, c’est moi qui invite.» Il reste sagement dans son coffre-fort, entre deux signatures, pendant que la maison, elle, continue de compter les féculents. On a un pays qui exporte de l’or et importe la faim en retour, comme si on avait signé, sans le savoir, un contrat d’échange de destins. Hé kéla !

L’autre dimanche, j’étais au sacrifice organisé en mémoire d’Abdoulaye Top Sylla, un ancien du Lynx qui, dans les années 90, signait sous le pseudo d’Aïcha Marguerite. Au-delà du recueillement, -on est tout de même venu honorer un mort, pas fêter un anniversaire-, on a assisté à un véritable festin. La bouffe était au rendez-vous, la vraie, celle qui se mange avec les doigts et qui laisse les mains grasses jusqu’au poignet.

Tout le monde a mangé à sa faim. Tout le monde, j’insiste, y compris les chats de Taouyah, qui ont dû se demander quel décret exceptionnel venait enfin d’être signé en leur faveur.

À la fin, on a vu de nombreuses dames collecter méthodiquement les restes dans des foré-sacs. Direction, la maison.  Direction, les enfants restés là-bas.  Direction, le soir qu’on ne voulait pas laisser au hasard. Personne n’a trouvé ça honteux. On a trouvé ça sage. On a même vu une vieille dame remplir deux sacs au lieu d’un. Un pour elle. Un pour sa voisine, pauvre mais ayant la fierté des riches, trop fière pour le faire elle-même. Mais on a aussi trouvé que beaucoup de foyers souffrent. On a tellement faim dans ce pays qu’il faut un mort pour qu’on mange. À fakoudou !

Pendant cela, il y a un métier, en Guinée, qui a perdu toute assurance-vie : celui de procureur. Vous envoyez un homme en prison aujourd’hui, et demain, c’est vous qu’on y envoie, pour retrouver, dans le même réduit, ceux que vous aviez vous-même enfermés. Il faut imaginer la scène : le geôlier d’hier qui partage la gamelle avec le prisonnier de la veille, les deux se regardant comme deux anciens collègues qu’un simple changement d’organigramme a fini par réunir. On appelle ça, chez nous, la roue de la justice. À fakoudou ! Le procureur d’aujourd’hui devrait d’ailleurs prendre soin de rester poli avec ses prévenus : on ne sait jamais qui gardera la clé de qui, dans six mois.

Alors ma femme peut bien retourner chez ses parents. Au moins là-bas, on mange peut-être encore le riz avec de la sauce dedans. Ici, entre mon décret qui n’arrive pas, le président en mode malé-gateau, le Premier minus-tre qui n’a pas le temps de déjeuner et le procureur qui surveille désormais sa propre cellule, je crois que nous avons enfin trouvé, en Guinée, un point d’unité nationale : personne, absolument personne, ne mange à sa faim. À fakoudou !

Sambégou Diallo