L’écrivain et ancien ministre sénégalais, Cheikh Hamidou Kane est décédé, ce samedi à Dakar, à l’âge de 98 ans. Cette annonce fait évidemment les gros titres de la presse sénégalaise, qui lui rend hommage : « Le Sénégal et le monde des lettres sont en deuil », déclare le média Seneweb, qui estime que l’auteur laisse derrière lui « l’héritage d’un parcours exceptionnel dédié au service de l’État et au rayonnement culturel du continent. Cheikh Hamidou Kane a effectué un brillant parcours académique entre le Sénégal et la France, obtenant des licences en droit, en lettres et en philosophie à la Sorbonne », avant de devenir ministre sous la présidence de Léopold Sédar Senghor.

​« C’est toutefois son œuvre littéraire qui l’inscrit définitivement dans la postérité », souligne le journal, faisant référence à son roman L’Aventure ambigüe, publié en 1961 et couronné par le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Un roman en grande partie autobiographique, qui suit le parcours d’un talibé, un élève d’une école coranique, que sa famille envoie étudier la philosophie à Paris. « Le livre raconte la collision entre les valeurs africaines et islamiques et la culture occidentale », relate Le Soleil, autre titre sénégalais. Mais « après ce coup d’éclat, l’écrivain se tait longtemps. Près de 35 ans de silence littéraire s’écoulent avant la parution d’un second roman en 1995. Deux romans seulement, mais une influence considérable. »

Une influence reconnue par la classe politique sénégalaise

« J’ai appris avec une profonde tristesse le rappel à Dieu de Cheikh Hamidou Kane », a écrit sur Facebook le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye. « Avec L’Aventure ambiguë, il a donné à des générations d’Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore, celle de s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes. Ministre de la République, il a aussi servi le Sénégal avec dévouement », a-t-il ajouté. Des propos relayés par Senego, qui ajoute que c’est le Premier ministre du pays, qui « a présidé ce dimanche la cérémonie de levée du corps de l’écrivain (…). Par cet hommage, le gouvernement a salué la mémoire d’un grand serviteur de l’État et d’une figure emblématique de la vie intellectuelle et culturelle du Sénégal. »

Des hommages qui dépassent les frontières du pays de la Teranga

Comme l’évoque le journal panafricain Financial Afrik, c’est « un géant de la littérature africaine » qui s’en est allé. «Traduit dans une quarantaine de langues, son roman L’Aventure ambiguë est devenu un classique de la littérature africaine francophone. L’ouvrage est étudié depuis des décennies dans de nombreux lycées, collèges et universités à travers le continent africain », relève de son côté Le Monde Afrique. Rien d’étonnant donc, à ce que les hommages à l’écrivain se multiplient hors de Dakar.« L’Afrique perd une voix », écrit depuis Porto-Novo Le président béninois, Romuald Wadagni, qui pleure la disparition d’une « grande voix de la génération des indépendances », dans un message sur Facebook, relayé sur le site PressAfrik.com.

La presse aussi marquée par l’écho de ses œuvres dans l’esprit de millions de lecteurs

Cheikh Hamidou Kane était « une lumière dans notre mémoire », titre Le Soleil. « L’Aventure ambiguë apparaît comme bien plus qu’un roman. C’est l’œuvre d’une éternité, entrer à jamais dans l’histoire, son auteur avec. » En écrivant ce livre, « Il pose une question qui n’a pas vieilli : que garde-t-on de soi quand on apprend le monde des autres ? », interroge le journal. 

« Derrière ce destin individuel se dessinait quelque chose de plus vaste : le trouble d’un continent confronté à la modernité, au moment où les peuples africains commençaient à reprendre possession de leur histoire. Le roman connut une destinée exceptionnelle et continue, des décennies plus tard, de trouver des lecteurs qui reconnaissent dans ses pages une part de leurs propres interrogations », poursuit Le Soleil.« Il nous reste ses livres, bien sûr. Il nous reste aussi le souvenir d’une voix, d’une génération et d’une certaine idée de l’homme africain : debout entre plusieurs héritages, attentif au monde, mais fidèle à sa mémoire », affirme le journal, avant de conclure : « Cheikh Hamidou Kane s’en va. Son œuvre, elle, continuera de cheminer de génération en génération, comme une parole ancienne que le temps n’a pas réussi à faire taire. »

Par Sophie Pouzeratte, Rfi.fr