Il pleut. Il pleut des cordes depuis le début de l’hivernage, sur les toits, sur la chaussée, sur les promesses. Et pourtant, Wallahi, le peuple a soif. Notre château d’eau a ceci de merveilleux que ses habitants y meurent de soif sous la pluie, comme ces mendiants qui dorment sous l’enseigne d’un hôtel cinq étoiles. Les bidons jaunes font la queue au forage, la seule file d’attente du pays qui avance. À fakoudou!
Commençons par le commerce, puisque c’est lui qui marche le mieux. La loi, chez nous, n’est plus un texte : c’est une marchandise. Elle a ses étals dans les commissariats, ses comptoirs dans les escadrons, ses rayons à la BAC. Elle est vendue au détail, à la découpe, parfois à crédit pour les clients fidèles.
Il y a le tarif « sortie simple », le tarif « sortie avec escorte », et le tarif « on oublie que vous êtes venu », le plus cher, car l’oubli est un produit de luxe. Pas de reçu, bien sûr : un reçu serait une preuve, et la preuve est interdite dans la maison.
Un jeune homme est arrêté un lundi, pour rien, c’est-à-dire pour le motif habituel. On lui explique gentiment que la liberté est disponible, mais pas gratuite. Sa mère vend ses condiments. Son oncle vend sa moto. Son voisin vend son silence. Le lendemain, le garçon sort, libre comme un billet de banque : il a passé de main en main. La justice est enfin rentable. Alléluia !
Lorsqu’une victime arrive, elle doit attendre. Elle attend dans le couloir, sur le banc des vérités sans pourboire. La loi se vend pendant que la victime attend. Elle attend si longtemps qu’elle finit par vendre sa plainte pour payer le taxi. Voilà l’équilibre parfait de notre économie, l’offre contre la patience.
Mais où va l’argent ? Hé kéla ! Ne posez pas cette question. L’argent va où vont les choses que personne n’a vues : dans la poche de certains, qui sont plus malins que d’autres. Les enquêteurs ont enquêté sur tout, sauf sur cette question, par pudeur.
Et pendant que la loi se vend, voyons ce qu’il reste à ceux qui n’ont pas de quoi payer. Il reste à chacun un droit, un seul, solide, garanti, intouchable : celui de purger sa peine. Pour tout le reste, voyez au guichet. Chez nous, un homme peut disparaître depuis sa cellule, la serrure étant donc complice, ou alors fort distraite. Il disparaît pour se retrouver quelque part, un « quelque part » pourtant fermé à clé.
Quand un petit quelqu’un est enlevé dans la rue, un petit procureur se lève. Il signe un communiqué, d’une plume tremblante de zèle, pour rassurer les grands quelqu’un de Conakry : « Les autorités n’y sont pour rien. » C’est beau comme un alibi cousu main. Les petits procureurs écrivent vite quand il s’agit de laver. Ils sont les blanchisseurs de la République, tarif forfaitaire, séchage inclus.
Mais voici que l’opposant Aliou Bah est introuvable depuis des jours. Et là, plus rien. Motus et bouche cousue. Plus de communiqué, plus de plume, plus de petit procureur. Ont-ils perdu la langue ? Le stylo ? Ou bien la mémoire de retenir qui, au juste, ils sont censés protéger ? Quand le coupable est connu, le communiqué arrive plus vite que le chagrin. Quand il est trop connu, le silence arrive encore plus vite.
Renseignements pris, ils souffrent d’une maladie rare, l’aphonie sélective : elle n’attaque les cordes vocales que lorsque le sujet est important. À fakoudou !
Pendant ce temps, l’appareil judiciaire est grippé, comme un moteur qui a bu de l’eau. Ce qui ne l’empêche pas de tourner à plein régime : il ne se passe plus un jour sans que des gens, parfois innocents, soient arrêtés et conduits en prison. On n’arrête plus, on déménage. Tout le monde en prison, la prison n’est plus un lieu, c’est un quartier de la ville.
Au centre de toutes les attentions, la CRIEF, cette maison où l’on entre avec un nom et où l’on ressort avec un dossier. Soyons justes : parfois les accusations sont solides, des détournements avérés, des milliards partis en voyage sans billet-retour. Là, que la justice passe, nous applaudirons des deux mains. Mais parfois, les accusations sont légères comme du papier kleenex : on s’en sert, on se mouche, on jette. À fakoudou !
Maintenant, on peut enfermer quelqu’un parce qu’il n’a pas payé les dettes d’un autre. Un grief pur, cristallin, un chef d’accusation qui a de l’avenir. Demain, on arrêtera le fils pour les dettes de son père, le père pour celles de son grand-père, et le grand-père pour celles d’Adam, qui a quand même laissé, à ce qu’on dit, une pomme impayée.
Plus intéressant encore, on a trouvé mieux que la preuve : le soupçon. Le soupçon de corruption, Wallahi, ce vêtement taille unique qui va à tout le monde et ne tombe jamais de la bonne épaule. Pour arrêter un homme, jadis, il fallait un crime. Puis il a fallu un dossier. Aujourd’hui, un doute suffit, et encore, pas forcément le sien. Le soupçon est devenu l’acte de naissance de l’accusation. Hé kéla!
Autrefois, le doute profitait à l’accusé. Aujourd’hui, le soupçon profite au geôlier. Hé kéla !
Et pour couronner le tout, les huissiers sont en grève. Les huissiers ! Ceux dont le métier est de faire exécuter ont cessé de s’exécuter eux-mêmes. Les créanciers pleurent, les débiteurs dansent : c’est le seul secteur du pays où la grève fait le bonheur du client. La justice, ayant déjà perdu la tête, perd maintenant les bras. Il lui reste la bouche, mais pour dire quoi ?
Reste ceux qu’on n’enferme même pas : on les expulse de leur propre pays.
L’autre opposant, Sidya-Sodya, lui, a préféré, ou plutôt à qui l’on a fait préférer, d’être enterré loin du paradis. Car c’est un paradis, ne l’oublions pas : un paradis sans fleuve de lait et de miel, mais avec des fleuves de promesses.
Chez nous, on peut naître en Guinée, de parents guinéens, grandir sous le même soleil que tout le monde, boire la même eau quand il y en a, et se voir un jour expliquer que la nationalité n’est plus un droit mais une faveur. On écrase la carrière d’un homme comme on écrase son passeport, ce bout de papier qui n’est ni une charité ni un cadeau, ni une récompense, mais un droit naturel. Parce que, enfin, personne n’a choisi de naître Guinéen ! Ni le riche ni le pauvre, ni le général ni le bagnard, ni le juge ni le prévenu. On naît, c’est tout. Et celui qui t’ôte ta nationalité te reproche, au fond, d’être venu au monde sans lui demander la permission.
Certes, si seulement certains avaient le choix ! Que de bonnes gens auraient choisi un autre ciel, un autre drapeau, un autre juge ! Mais il fallait naître ici, riche pays, très riche pays, où la richesse est pourtant une maladie qui saute les pauvres : elle passe de poche en poche, de villa en villa, de compte en compte, et elle évite soigneusement les mains de ceux qui en ont réellement besoin. Le sous-sol est en bauxite, le peuple est en latérite, et les marchands du temple ont la même couleur que l’or qu’ils ne partagent pas. À fakoudou !
Sambégou Diallo

