Le Lynx ne dort jamais. Il a les yeux ouverts dans le noir, les oreilles dressées derrière chaque bureau, et des pinceaux au bout pour mieux entendre ce que l’on se chuchote. On l’a cru mort. On l’a enterré plusieurs fois, avec les honneurs, en grand silence. Chaque fois, il est revenu, un peu maigre, les griffes plus longues. On lui dit sans visage. C’est faux. Il a le visage de tous ceux qui ont déjà baissé les yeux en lisant le journal. Et ce matin, Le Lynx regarde loin : il regarde les peuplades.

On aime pointer du doigt les lointains. Regardez, disent-ils, ces peuplades ! Chez les Iatmul de Papouasie-Nouvelle-Guinée, on dévorait l’ennemi pour hériter de sa force. Chez leurs voisins Fore, on mangeait ses morts par amour, et l’amour a fini par rattraper les mangeurs : le kuru, qu’ils appellent la maladie du rire, parce qu’on y meurt en tremblant, parfois en riant.

Chez les fidèles tibétains, d’après les récits des voyageurs, on gardait les excréments séchés du lama pour les avaler comme une bénédiction. L’urine, parfois, servait d’eau bénite. Pourquoi ? Parce que tout ce qui sort du Maître est sacré. Hé kéla !

Chez les Nyinba du Népal, deux ou trois frères épousent la même femme pour ne pas diviser la terre ancestrale. L’enfant, alors ? Qui est son père ? La mère tranche. Sinon, on regarde à qui il ressemble. L’état civil s’arrache les cheveux. Eux trouvent cela normal.

Chez les Toraja de Sulawesi, on garde le défunt à la maison, des mois, parfois des années. On l’embaume, on l’enveloppe, et il attend que la famille réunisse de quoi payer des funérailles qui coûtent une fortune. En attendant, on lui parle, on lui sert son café, et l’on dit aux visiteurs : « Il est juste malade. » De temps en temps, on le sort, on le lave, on lui passe une chemise neuve et on le promène au village.

À Madagascar, le famadihana va plus loin : on retourne les morts, on les fait danser, on les remet dans leur linceul. Chez nous aussi, on exhume. Un dossier, enterré depuis des années, ressort un beau matin, lavé, repassé, promené devant les caméras.

En Bolivie, quand on bâtit une maison, on enterre un fœtus de lama sous la première pierre, pour que la Terre-Mère protège l’édifice. Chez nous, sous la première pierre, on enterre le marché public. L’édifice ne sera jamais fini, mais le marché, lui, est soldé.

Là-bas, ils trouvent cela normal. Ils ont construit leur fenêtre. Car il existe une fenêtre, mon cher, qu’on appelle Overton. Elle délimite ce qui est acceptable, ce qui est radical, ce qui est impensable. Et elle est glissante. Hier impensable, aujourd’hui radical. Hier radical, aujourd’hui familier. Hier familier, aujourd’hui Loi.

En Guinée, nous avons notre tribu. Nous ne mangeons pas d’humains : nous mangeons la République. Nous ne partageons pas une femme : nous partageons un mensonge. Et le lama, me demandes-tu ? Chez nous aussi, ce qui sort du Maître est sacré. Une parole du chef, on la répète. Un arrêté, un décret, on applaudit.

Nous ne buvons pas l’urine du lama : nous buvons le budget. Même foi, même ferveur. Sauf que le lama, lui, n’a jamais signé de marché de gré à gré. Nos chefs, eux, courent avec le pays sur le dos, et ce qu’ils gagnent, c’est juste incroyable !

Le jour où ton décret tombe, tu le sais. La fête commence. Les enveloppes atterrissent de partout. Un jeune homme frappe à ta porte, le sourire plus large que ton avenir. « C’est pour vous aider à vous installer, Monsieur le Ministre. C’est de la part de… Il est très content pour vous. Il vous souhaite plein de succès et de réussite. »

Tu prends. Bien sûr que tu prends. Parce que celui qui refuse, c’est le système qui le refuse. Combien de hauts cadres ont été tués, humiliés, traités de maudits ? Tu le sais. Je le sais. Nous le savons tous.

Succès et réussite ! Deux mots que l’on confond. Deux concepts que l’on oppose. Le succès, c’est quand tu prends sans donner en retour. La réussite, c’est quand tu donnes sans prendre en retour.

En Guinée, on ne connaît que le premier. On te le répète à l’oreille: «La chose publique, c’est pour tout le monde. Pourquoi s’en priver ?» En retour, il faut donner. Ton accord. Ta signature. Ton appui. C’est le prix de l’enveloppe. C’est le contrat invisible. Ce n’est pas un cadeau empoisonné, non. C’est l’ordre naturel des choses. À fakoudou!

La société dénonce la corruption. La même société pousse son cousin à se servir quand le destin lui sourit. «S’il n’est pas maudit, il va vivre tranquille à ce poste. Il est avec le boss.»

Cet argent-là, c’est à qui, au fait ? Personne ne répond. On sait. On ne dit pas. On encaisse.

Chez les Satéré-Mawé du Brésil, le garçon devient homme quand il enfile un gant rempli de fourmis dont la piqûre compte parmi les plus douloureuses du monde. Il danse, il serre les dents, il sourit. Chez nous, le ministre met la main dans l’enveloppe. La piqûre vient plus tard. Elle s’appelle CRIEF. On a cru qu’elle fermerait la fenêtre. On a nommé des juges, promis des comptes. Un dossier rouvert, un autre enterré. La fenêtre n’a pas bougé d’un pouce, parce qu’elle ne bouge pas toute seule. Ce sont les mains qui la poussent. Et ce sont les mêmes mains qui tiennent les enveloppes.

Alors tu as essayé de changer le système de l’intérieur. Tu as cru que tu pouvais changer les choses. Tu as injecté de l’empathie. De la rigueur. De la méthode. Tu as espéré qu’un jour, on comprendrait. Tu as cru que tu transformerais les dynamiques toxiques en valeurs nobles.

Écoute-moi bien, mon cher. Un groupe, un système, ne cherche ni la vérité ni la remise en question, ni l’intérêt général. La mécanique d’un groupe cherche avant tout sa stabilité. Tout ce qui risque de la déstabiliser sera exclu. Éliminé.

Lorsque tu tentes de te libérer des griffes de cette mécanique, le système te retient par tous les moyens. Parce que tu es un rouage important. Et si ça ne marche pas : la punition. Le but : te rendre la vie insupportable.

Alors, comment changer la Guinée ? Je ne sais pas, mon cher. Je ne sais vraiment pas. Mais je sais une chose : la fenêtre d’Overton ne se ferme pas toute seule. Elle se ferme quand assez de gens se sacrifient. Quand assez de gens disent non à l’enveloppe. Quand assez de gens acceptent d’être traités de maudits.

Peut-être que ce jour-là, la fenêtre bougera. En attendant, Le Lynx veille. Il aiguise ses phrases. Il empoisonne les silences. Et quand la nuit tombe, il disparaît dans la foule, parce qu’un Lynx qu’on voit venir est un Lynx qu’on a déjà payé.

Que celui qui n’a jamais rien pris lui jette la première pierre. Le Lynx l’attend. Mais qu’il court vite. Hé kéla !

Sambégou Diallo

Billet- un chat m’a conté

Quand tu es seul, maîtrise tes pensées.

Quand tu es avec tes amis, maîtrise tes paroles.

Quand tu es parmi les autres, maîtrise tes actes.

Quand tu traverses des difficultés, maîtrise tes émotions.

Quand on te manque de respect, maîtrise ta colère.

Quand Dieu te bénit, maîtrise ton ego.

Et quand tu es aux affaires, maîtrise ton appétit.

Wallahi, ta force de caractère se voit

à ce que tu sais maîtriser. À fakoudou !

SD