Dans ce pays, on ne lit plus les décrets, on les écoute. Chaque soir, un peuple entier se range devant la RTG, entre la météo et le générique, pour apprendre qui a changé de chaise, qui a gagné un fauteuil et qui est tombé d’un banc. On n’écoute pas pour comprendre, on écoute comme on écoute la prière d’un voisin : sans savoir à qui elle s’adresse, ni si Dieu a la volonté de l’exaucer.
Chez mon voisin, la question se règle en famille, à voix basse, entre deux plateaux vides. Hier encore, au moment où l’écran s’allumait, il parlait à son épouse, cette Fanta à ne pas boire, cette Fanta qui a le flair des femmes que l’on ne trompe pas :
– Chérie, mets-nous la RTG, on va voir s’il y a des décrets.
– La erre-TG, c’est une boulangerie ? dit-elle.
– Non.
– Alors je m’en fiche. Tant que le décret n’est pas devenu une miche de pain beurré, à quoi ça va me servir ?
Celle-là a une logique qui ferait pâlir le Conseil supérieur de la magistrature. Pourtant, ce jour-là, la RTG a bien lu une valse de décrets, et même une salve: la Cour suprême, les Cours d’appel de Conakry et de Kankan, les tribunaux à formation spéciale.
Les uns ont changé de chaise, les autres ont été confirmés sur la leur, car il faut bien que quelqu’un reste assis pour garder la place chaude. Chez nous, même l’immobilité se décrète. À fakoudou !
Or, de l’aveu de son propre minus-tre, le pays compte moins de 500 magistrats pour 17,6 millions d’habitants, un juge pour 42 000 âmes. Alors on n’en ajoute pas, on les fait danser. Quand on manque de juges, on organise les chaises musicales : à force de les voir tourner, on croit qu’ils sont nombreux.
Mais ça va aller. «Ça va aller», c’est la chanson non dédicacée du Grimpeur. Il est allé en Turquie pour sortir son single, d’ailleurs. La Petite Cellule Dalein aussi est devenu un grand artiste, à fakoudou !
Cellou gnawliikée !
Cellou gnawliikée !
Doucé-ment !
Doucé-ment !
Sidya, lui, a déjà retrouvé Sodya pour un grand concert dans le monde d’à-côté. Sory Kandia tient la voix, Mory Kanté fait pleurer la kora, Demba Camara fait chanter la guitare, Manfila n’a pas fini d’accorder, et Williams Sassine présente la soirée, cigarette au bec, en criant «Bon, pas de politique !». Là-bas, personne ne demande de passeport à personne. On y entre exalté, pas de nationalité à prouver, pas de communiqué à attendre.
Ici-bas, c’est mon Général bien-aimé qui tient la scène. Il donne des décrets aux grands démarcheurs, des bagnoles aux artistes, et lui-même, il sait très bien danser, Wallahi. Nous pensions qu’il n’était qu’un militaire comme les autres, de ceux qui dansent avec le fusil et la stratégie de guerre, oups!, nous nous sommes lourdement trompés. Il danse bien même, comme tous les nouveaux généraux du continent. C’est lui qui aurait appris à Koffi Olomidé à tenir le micro. Et je ne parle pas de la grande mamaya de Kankan et autres cancans, où il a démontré ses pas de doum-doum : un pas pour le décret, un pas de côté pour la tradition, deux pas en arrière pour le peuple fatigué, un grand pas en avant pour la photo, les épaules pour les électeurs, les hanches pour les partenaires, et le pied, toujours le même pied, qui retombe là où il est tombé hier.
L’autre fois, mon Général bien-aimé est venu rendre visite au ghetto si cher au premier des minus-tres. Alors là, chacun a fait son choix. Certains sont allés applaudir, d’autres ont continué à siroter leurs verres, d’autres encore ont suivi du regard les routes qui conduisent vers l’aéroport.
Moi, j’ai suivi mon verre, direction le maquis de Fromo, où Marie-la-baleine trônait, aussi imposante qu’un hippopotame. Elle fit mine de ne pas écouter, puis posa quand même la bonne question :
– Est-ce que ton Général bien-aimé est venu distribuer de l’argent ou des cahiers pour les enfants?
– Je n’en sais rien. Comment voudrais-tu que je le sache, alors que je suis ici avec toi ?
Sept mariages, zéro enfant : elle ne compte plus que sur des gens ratés comme nous pour finir dans un foyer. J’ai déjà posé ma candidature. Elle est fière de moi et me dit souvent : «Tu es un journaliste modèle, mon petit lynx.» J’en suis fier. Modèle réduit, je suppose.
Ce soir-là, chacun a pris ce que le maquis appelle une boisson : un whisky dont l’étiquette dit Écosse et le goût dit Matoto, un vin rouge qui ne se souvenait plus de son raisin, une bière tiède qui avait signé un pacte d’amitié avec l’eau.
Nous buvions comme le pays : à crédit, avec l’optimisme du lendemain et le foie du mois dernier, le tout à la fois, et à la foi. Surtout, pas de chicha. La police venait de saisir 146 pipes d’un coup à Conakry et d’envoyer seize personnes en détention à Labé pour avoir fumé. L’État nous protège de la fumée, mais il nous laisse le poison à boire. À fakoudou !
C’est alors que les verres tremblèrent.
– Séisme ! j’ai crié. Le ministère des Mines avait annoncé un 6,9 sur la dorsale médio-atlantique, à 1 195 kilomètres de Conakry !
Le maquis a pâli. C’était Marie-la-baleine qui se levait pour commander. Aucune maison n’est tombée, mais un verre a failli. Le ministère mesure l’Atlantique à distance ; il n’a pas encore de sismographe pour mesurer ce qui se passe sous nos pieds.
– On parle de 217 graciés le 2 octobre, dit-elle en se rasseyant, et même un opposant dont on demandait des nouvelles. Sept mariages et pas une seule grâce pour moi.
Puis, elle est revenue à sa vraie question, celle qui ne s’invente pas :
– Comment on va éduquer nos futurs enfants ?
– Éduquer ? Ils n’hériteront de rien. Si : de la pauvreté. C’est l’héritage que Sékou Tyran a choisi pour tout Guinéen, avant même qu’il soit né, et qu’il appelait liberté. Pas de notaire, pas de testament, pas de droits de succession. Chaque enfant de ce pays naît propriétaire.
– Et si on avait notre décret ? rétorqua-t-elle.
– Alors, ils hériteront d’argent volé. Celui du pays, qui n’a jamais été à personne et qui finit toujours dans la poche de quelqu’un.
– Pauvres ou fils de voleurs, c’est tout le programme ?
– Pour le reste, il y a les cahiers. Les enseignants contractuels de Conakry attendent toujours. Même le tableau noir a fini par noircir de honte.
Marie-la-baleine se tut un moment, ce qui chez elle est un événement géologique, plus sûr que le 6,9 du ministère. Puis elle leva son verre :
– Alors qu’ils héritent de mon appétit. Au moins, le mien, je le paie à la sortie.
Nous avons ri, nous avons bu, et le pays a continué de regarder la RTG, comme on regarde la vitrine d’une boulangerie fermée. À fakoudou!
Sambégou Diallo
Billet: un chat m’a conté
Un roi aimait tant signer qu’il en oubliait de manger. Un jour, un affamé frappa à sa porte. Le roi, généreux, prit sa plume : «Il est décrété que cet homme n’a plus faim.»
L’homme prit le parchemin, le mâcha, l’avala, et revint le lendemain :
– Majesté, j’ai mangé votre décret et j’ai toujours faim.
– C’est que tu n’as pas assez mâché, dit le roi. Reviens demain, j’en signe un autre. Hé kéla !
SD

