Je pris mon bloc-notes et un stylo en me demandant qui assassiner cette semaine. « Mais la satire n’est pas le satyre », disait Sassine, même si avec l’un et l’autre ça-tire. La satire débroussaille. Le satyre, lui, attend derrière un buisson, les intentions en grève de moralité. Hé Kéla ! Le monde est devenu si compliqué qu’on ne sait même plus quel malheur choisir au petit-déjeuner.
Dépravation des mœurs, corruption, kidnapping, promesses électorales recyclées, guerres, jihad, inflation… Wallahi, l’actualité ressemble maintenant à une foire d’empoigne.
Je regardai mon lafidi qui m’attendait sagement sur la table. Ce plat béni du pays que se disputent les pauvres hères. À fakoudou ! Le monde est si mal fichu qu’on a du mal à s’occuper d’un seul problème à la fois. Quand tu chasses la faim, c’est le loyer qui arrive. Quand tu règles le loyer, ce sont les factures qui te guettent.
Avant, on disait : « l’homme, c’est la parole. » Si c’était vrai, nous les journalistes serions milliardaires aujourd’hui. Les influenceurs rouleraient en V8. Et tous les gueulards auraient des buildings à Kaloum. À fakoudou !
En attendant de démontrer cette thèse scientifique, seuls les militaires, les marabouts et les motards s’en sortent dans ce pays. Les moustiques aussi. On Chen fout ! Les moustiques sont devenus bilingues d’ailleurs. Ils te piquent en français la journée et en soussou la nuit. Certains même bourdonnent en anglais devant les expatriés : « Good evening sir… » Hé Kéla !
Les militaires, eux, ne parlent plus avec la langue. Ils parlent avec le fusil… et maintenant avec les drones. Si tu vois un militaire bavard, c’est qu’une mouche est entrée dans sa cervelle. Aujourd’hui, ce sont eux qui commandent le monde. Guerres interminables, rébellions, coups d’État à répétition… ils ont trouvé le business du siècle. Les malins !
Les fétichistes, eux, parlent avec les cauris et la potion magique. Deux minutes seulement avec eux et ton portefeuille commence à transpirer. Ils peuvent te vendre la chance dans une bouteille de Fanta vide. Un fétichiste peut te donner un savon mystique pour devenir riche alors que lui-même doit de l’argent au boutiquier du quartier depuis trois générations. À fakoudou !
Les motards, eux, sont devenus philosophes. Ils roulent comme si la mort leur devait de l’argent. Quand tu montes derrière certains, tu commences directement à réciter tous les versets que tu connais, même ceux que tu n’as jamais appris. Le casque ? Le code de la route ? On Chen fout ! Eux, leur GPS c’est l’instinct et le klaxon. Ils zigzaguent entre les voitures avec l’agilité d’un cafard poursuivi par une sandale.
Les magistrats aussi me fatiguent. Toujours sérieux comme des hommes qui ont avalé un dictionnaire. Leur visage est tellement fermé qu’on dirait qu’ils gardent les secrets de l’univers dans leurs poches. Quand un juge te regarde longtemps, même ton innocence commence à douter de toi. Derrière les grands mots comme « renvoi », « délibéré », « instruction », il y a souvent un citoyen qui transpire comme un mouton qu’on emmène à la Tabaski. Hé Kéla ! Le Guinéen le plus honnête est celui qui rend la monnaie gaiement, comme s’il arrachait sa propre dent. À fakoudou !
Le plaisir du pauvre, lui, est en voie de disparition. Aujourd’hui, tomber amoureux sans argent ressemble à un projet sans financement. Hé Kéla ! Avant d’embrasser, tu dois calculer le prix du transport, du parfum, du riz, du cube Maggi, du crédit téléphonique, des habits de fête. L’amour est gratuit, oui… mais son entretien coûte cher. Pourtant les pauvres continuent de faire des enfants avec une motivation extraordinaire. Wallahi ! La misère est peut-être la seule usine du pays qui fonctionne jour et nuit sans groupe électrogène.
Et puis il y a l’agriculture. Au milieu, bien sûr le mot « cul ». C’est pourquoi l’autosuffisance alimentaire marche avec des béquilles. Les semis poussent, mais ce sont les portefeuilles qui fleurissent. Quand un projet agricole arrive, les dossiers deviennent plus verts que les champs eux-mêmes. Alléluia !
Mais parlons franchement de notre sport national : la déshonnêteté. Hé Kéla ! Ici, même le cadenas dort avec un œil ouvert. Tout Guinéen est un suspect potentiel. Le vol est si démocratisé que chacun peut se le faire selon ses moyens. Le petit vole à l’examen. Le grand vole le budget. Le très grand vole même l’avenir des enfants pas encore nés. À fakoudou ! Un Guinéen peut te saluer avec le sourire pendant que son autre main démonte déjà les pneus de ta voiture.
Mais vous savez quoi ? Il faut regarder le bon côté des choses. Puisque la déshonnêteté est devenue la monnaie la plus fluide du pays, autant l’utiliser à bon escient. J’ai ma stratégie : désormais, les malhonnêtes vont s’occuper de mes ordures ménagères.
L’autre jour, j’ai fait un grand ménage chez moi. Mais attention, pas n’importe comment ! J’ai emballé mes ordures avec une précision d’orfèvre. Des sacs bien carrés, bien scotchés, qui ressemblaient exactement à ces gros paquets de billets qu’on voit à la banque.
Ensuite, j’ai sorti le grand jeu : costume bien taillé, chaussures cirées, lunettes noires, démarche rassurante. En me regardant dans la glace, j’avais l’air d’un directeur de banque qui s’apprête à déplacer discrètement quelques millions.
Je sors. Je hèle un taxi. Je dépose soigneusement ces « richesses » dans le coffre. Le chauffeur regarde déjà les sacs avec les yeux d’un chat qui aperçoit du poisson frit. On roule quelques minutes. Arrivés à un carrefour parfaitement fluide, je lui dis calmement : « maître, laissez-moi ici, c’est parfait. »
Je descends. Je referme la portière. Je m’éloigne d’un pas calme, le teint satisfait. Le chauffeur attendait que je tourne le dos. À peine avais-je fait trois mètres qu’il a démarré en trombe, le coffre rempli de sacs-poubelles ! J’ai même eu le temps de crier : « Eh ! Maître ! Attendez ! Mes bagages ! » Rien à faire. Il a fendu la route, feignant de ne rien entendre, les yeux probablement illuminés par la promesse de cette liasse facile. Il venait de toucher le jackpot ! Il roulait avec l’énergie d’un homme qui voyait déjà sa future villa à Dubréka, avec piscine et jacuzzi.
Moi, sur le trottoir, j’ai éclaté de rire. Imaginez la suite. Le chauffeur gare la voiture dans un coin discret. Il regarde autour de lui. Personne. Son cœur bat plus vite qu’un tam-tam. Il ouvre enfin le coffre avec les mains tremblantes, il sourit, il déchire le scotch. Et là… catastrophe ! À fakoudou !
Depuis ce jour, mes amis, je n’attends plus le camion poubelle qui ne vient jamais. J’ai trouvé le système d’assainissement urbain le plus efficace du pays. Écologique, économique, patriotique, en plus de cela pédagogique. À fakoudou !

Sambégou Diallo

BILLET – un chat m’a conté

Les saints restent loin,
Les seins restent lourds,
Les ceints serrent fort,
et les sens se perdent dans les discours.
Alors le pays avance en procession : un peu sain, beaucoup ceint, souvent sans sens. À fakoudou !

SD