À peine les premières pluies tombées que la capitale guinéenne replonge dans le cauchemar des ordures. Une situation récurrente, aggravée par le retrait des poubelles autrefois installées le long des grands axes routiers. Constat alarmant sur l’autoroute Leprince.

À Cona-cris, la bataille contre l’insalubrité est encore loin d’être gagnée. Il fut un temps où des bacs et poubelles mobiles étaient disposés le long des principales artères de la capitale, afin de faciliter la collecte des déchets ménagers et ceux provenant des marchés. Cependant, depuis mars 2025, ces équipements indispensables ont quasiment disparu de la circulation, à l’exception de quelques bennes installées aux abords des grands marchés.

Le retrait de ces bacs à ordures est une décision des autorités communales qui visait à encourager les citoyens à s’abonner aux PME chargées de la collecte des ordures. Une stratégie qui, pour l’instant, peine visiblement à produire les résultats escomptés. Conséquence : les terre-pleins centraux, les accotements sont transformés en dépotoirs clandestins et les caniveaux deviennent des décharges d’ordures. Les conduits d’évacuation des eaux de ruissellement, jonchés de sachets plastiques, d’immondices, sont bouchés.

À Sonfonia, la décision des autorités communales passe mal auprès de nombreux habitants. Ces derniers dénoncent l’absence de solutions alternatives efficaces pour se débarrasser de leurs déchets ménagers. Ils accusent également certaines PME de collecte d’empocher leurs sous sans assurer correctement le service.

À l’approche des grandes pluies, des opérations de curage sont engagées dans plusieurs quartiers. Mais les boues et déchets extraits restent souvent entassés sur les abords des routes, faute d’évacuation rapide par les services d’assainissement. Ils finissent par retourner dans les caniveaux.

Abdoul Karim Diallo, vendeur et habitant de Sonfonia T7, ne cache pas son indignation : « Depuis le retrait des bacs à ordures, nous sommes envahis par les déchets plastiques. Il n’y a plus d’endroit où les déposer. La commune a placé des surveillants partout. Si on te voit jeter ne serait-ce qu’un sachet d’eau, tu risques une amende de cinq millions de francs guinéens ou même le commissariat. » Pourtant, assure-t-il, il est bien abonné à une PME de collecte : « Je paie entre 5 000 et 10 000 francs guinéens par jour. Mais ce sont parfois ces mêmes collecteurs qui déversent les ordures la nuit sur les terre-pleins centraux ou au bord des routes. Par la suite, les déchets se dispersent partout, jusque sur la chaussée. C’est vraiment triste ». Il jure, la main sur le palpitant, s’acquitter près de deux millions de francs glissants par an auprès du service communal de contrôle de salubrité publique, pour son magasin.

Mauvais redécoupage administratif ?

À Sonfonia, un autre problème complique davantage la gestion des déchets. Depuis le nouveau redécoupage territorial de la capitale, une partie de l’autoroute Leprince relève désormais de Tombolia-Plateau. Tandis que l’autre reste sous l’administration de Sonfonia. Une situation qui crée, selon les riverains, une confusion dans les opérations de ramassage. « Lorsque les sacs d’ordures sont au milieu de l’autoroute, les camions passent sans tout ramasser. Chaque commune estime que cela relève de la responsabilité de l’autre. Résultat : les déchets s’accumulent. Parfois, on ne voit même plus l’autre côté de la route », déplore Mohammed Nabé, habitant de la zone.

Même indignation chez Fatoumata Binta Tounkara, résidente à Sonfonia-Africof. Elle ne digère pas la disparition des bacs à ordures : « Franchement, la décision du maire d’enlever les poubelles est déplorable. Nous avions l’habitude d’y déposer nos déchets. Nous sommes abonnés aux PME, mais les agents censés passer tous les deux jours ne viennent presque plus. Maintenant que les bacs ont disparu, nous ne savons plus quoi faire de nos ordures. Ces poubelles doivent revenir pour le bien de tous. Sinon, les gens finiront par jeter les déchets sur la route, parce qu’on ne peut pas vivre avec les ordures dans nos maisons. »

Par ailleurs, une autre interrogation persiste. Selon plusieurs témoignages, l’État déboursait environ 300 000 francs guinéens pour la vidange de chaque bac à ordures installé le long des routes de Cona-cris. Dès lors, certains se demandent si leur retrait répond uniquement à une volonté de responsabiliser les ménages à travers les PME, ou à un souci de réduction des dépenses publiques.

« La rue n’est pas une poubelle »

Interrogé par Le Lynx, Mamadou Alpha Diallo, directeur communal de l’assainissement et de la gestion des déchets de Ratoma, justifie le retrait des bacs à ordures au niveau des axes routiers : « L’objectif de ces poubelles était très précis. Elles avaient été installées pour permettre aux usagers de la route de jeter de petits déchets, comme les sachets d’eau ou des restes d’aliments consommés en circulation. Malheureusement, elles ont été détournées de leur usage initial. Les citoyens les ont transformées en dépotoirs d’ordures ménagères ».

A la place, la commune de Ratoma a initié une nouvelle stratégie de gestion des déchets, articulée autour du déploiement des PME, du zonage des quartiers et des campagnes de sensibilisation. Le responsable communal assure que la nouvelle méthode commence à produire des résultats encourageants : « La mentalité selon laquelle “la rue est une poubelle” commence progressivement à changer, malgré quelques résistances. Comparé aux années précédentes, on observe une nette réduction des points noirs dans les artères de la commune. Cela a contribué à améliorer le cadre de vie, la santé des populations et à réduire les risques d’inondation ». Néanmoins, Mamadou Alpha Diallo reconnaît que l’arrivée des premières pluies a favorisé la réapparition des déchets par endroits. Il pointe du doigt l’incivisme persistant et les réseaux clandestins de collecte. « Beaucoup ne sont toujours pas abonnés aux services de collecte et profitent des pluies pour jeter leurs déchets. Il y a aussi des clandestins qui récupèrent les ordures contre paiement, avant de les déverser discrètement dans les rues ou les caniveaux. Une brigade spéciale a été mise en place et plusieurs personnes sont déjà interpellées », renchérit le responsable communal.

Malgré les opérations de curage pour prévenir les inondations durant l’hivernage, sur le terrain, les déchets continuent de s’accumuler dans plusieurs quartiers de la capitale. Avec l’intensification attendue des pluies, nombreux sont les Conakrykas qui redoutent un retour des inondations dues aux caniveaux bouchés et aux montagnes d’ordures à ciel ouvert, si des mesures d’urgence ne sont pas prises.

Abdoulaye Pellel Bah &

Mariama Dalanda Bah