Plaidoyer pour un repositionnement de la collectivité territoriale comme acteur économique stratégique. Enseignements d’Afrique de l’Ouest francophone.

Mamadou est maire d’une commune rurale de 80 000 habitants dans la région de Mopti, au Mali. Il a été élu sur un programme simple : rénover l’école du village, bitumer deux km de piste, ouvrir un marché hebdomadaire. Trois ans plus tard, il n’a réalisé aucun de ces projets. Non par manque de volonté. Parce que son budget annuel de fonctionnement ne dépasse pas 45 000 euros. Parce que 80% de ses ressources proviennent de dotations de l’Etat central, versées avec six à douze mois de retard. Parce que sa commune ne dispose ni de cadastre, ni de registre des contribuables, ni d’agent formé pour en créer un.

Mamadou n’est pas une exception. Il est la règle. Et son cas n’est pas propre au Mali. En Guinée, les chiffres révélés par le Conseil national de la transition en novembre 2025 sont édifiants : sur 627,67 milliards de francs guinéens collectés pour le Fonds national de développement local (FNDL), seuls 68,69 milliards ont été effectivement reversés aux collectivités, soit 10,94 % (Guinée360, novembre 2025). Pour le Fonds de développement des communes de Conakry, le taux de rétrocession tombe à 8,43 %. Des fonds existent sur le papier mais ne parviennent pas aux communes. C’est le paradoxe, documenté, de la décentralisation guinéenne.

En Afrique de l’Ouest francophone, ce décalage entre potentiel économique et capacité institutionnelle des collectivités territoriales est l’un des verrous les plus profonds du développement local. Il n’est pas une fatalité. Il est le résultat de choix institutionnels qu’il est possible de corriger.

1. Le paradoxe des collectivités territoriales ouest-africaines

Les communes d’Afrique de l’Ouest sont le premier point de contact entre les citoyens et l’Etat. C’est à l’échelle communale que se jouent l’accès aux services de base, la gestion des marchés, l’occupation du foncier, la cohabitation entre communautés. Pourtant, selon un rapport conjoint de l’UEMOA et du PNUD (2022), confirmé par la Banque mondiale et les coopérations bilatérales, les collectivités territoriales d’Afrique de l’Ouest francophone captent en moyenne moins de 5 % des ressources publiques nationales, contre 15 à 25 % dans la plupart des pays à revenu intermédiaire. Ces mêmes communes fonctionnent avec des budgets souvent inférieurs à 100 000 euros par an pour des populations de 50 000 à 200 000 habitants.

Ce paradoxe s’explique par trois facteurs convergents. D’abord, une fiscalité locale quasi inexistante ou mal recouvrée : dans la plupart des communes rurales, le taux de recouvrement des impôts locaux ne dépasse pas 20 à 30 % (Banque mondiale, Revue des finances publiques locales, 2022). Ensuite, une absence d’outils de planification économique territoriale : les plans de développement communaux (PDC), quand ils existent, restent des documents techniques peu opérationnels, rarement actualisés, souvent produits par des bureaux d’études extérieurs sans appropriation locale. Enfin, un déficit de compétences au sein des administrations communales, où les secrétaires généraux et les services techniques manquent de formation en gestion financière et en développement économique.

La Guinée offre à cet égard un exemple instructif. L’Agence nationale de financement des collectivités locales (ANAFIC), créée en 2017, sous la tutelle du ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, a vocation à financer les 375 communes urbaines et rurales du pays. Elle dispose pour cela du Fonds national de développement local (FNDL) et du Fonds de développement des communes de Conakry. Ces mécanismes sont bien conçus. Mais leur efficacité bute sur un obstacle majeur : les fonds prélevés ne sont pas versés. Quand moins de 11 % des ressources destinées aux communes parviennent effectivement à l’ANAFIC, toute stratégie de développement local reste lettre morte, quelle que soit sa qualité technique.

Les lois de décentralisation adoptées depuis les années 1990 ont multiplié les compétences communales sans organiser les transferts financiers correspondants. Le résultat est prévisible : des communes dépendantes des dotations de l’Etat central et des financements extérieurs, structurellement incapables de planifier ou d’investir sur leurs propres ressources.

2. Mobiliser les ressources endogènes : un changement de paradigme nécessaire

Parler de ressources endogènes, ce n’est pas ignorer l’importance de l’aide extérieure ou des transferts de l’Etat. C’est affirmer que le développement économique local durable ne peut reposer exclusivement sur des financements exogènes. Chaque territoire dispose de potentialités spécifiques : production agricole, ressources minières artisanales, marchés transfrontaliers, savoir-faire artisanaux, patrimoine culturel et touristique. La Guinée en est une illustration particulièrement saisissante. Le code minier guinéen a même prévu un mécanisme de financement local à partir des ressources minières : le Fonds de développement économique local (FODEL), alimenté par 1% du chiffre d’affaires des exploitants d’or et de diamant et 0,5 % des autres substances minières (bauxite, fer), et géré directement par des comités locaux dans les communes d’exploitation. La ressource existe. La mobilisation reste insuffisante. La mobilisation des ressources endogènes passe par trois axes concrets.

Premièrement, améliorer le recouvrement des recettes propres. La digitalisation du cadastre et de la fiscalité locale constitue un levier immédiat. Au Sénégal, l’outil numérique Koom Com a permis de digitaliser l’intégralité de la chaîne fiscale locale, de l’assiette au recouvrement. Au Bénin, le Registre Foncier Urbain (RFU), déployé avec l’appui de coopérations bilatérales, a permis de multiplier les recettes fiscales locales par deux ou trois en l’espace de deux ans. En Côte d’Ivoire, la plateforme E-Commune est déjà déployée dans plus de 80 communes. En Guinée, l’ANAFIC a publié en 2025 un Guide simplifié de mobilisation des ressources internes à destination des communes de Conakry. L’enjeu n’est pas seulement technique, il est politique et organisationnel : former les agents, instaurer la confiance des contribuables, garantir la transparence dans l’utilisation des fonds collectés.

Deuxièmement, structurer la planification économique territoriale. Les communes doivent disposer de diagnostics économiques territoriaux actualisés. Les systèmes d’information géographique (SIG), les plateformes de collecte de données telles que KoBoToolbox et ODK, et les tableaux de bord communaux digitalisés permettent de produire ces diagnostics à moindre coût. En Guinée, les 33 communes urbaines de l’intérieur et les 304 communes rurales ont été dotées de Plans de développement local (PDL) grâce à l’appui du Programme d’Appui aux Communautés Villageoises (PACV3). Une base existe. Elle doit être actualisée et surtout mise en œuvre.

Troisièmement, créer des cadres de concertation public-privé au niveau local. Le développement économique local suppose une articulation entre collectivités, opérateurs économiques, organisations de producteurs, institutions de microfinance et société civile. Plusieurs programmes ont expérimenté ces mécanismes avec des résultats tangibles : le programme GIZ ProDEC au Mali, le programme Enabel au Niger, les initiatives du PNUD en Guinée, et le programme INTEGRA (Union européenne, FENU) qui a organisé des ateliers de financement de projets d’investissements locaux à Labé, Mamou et Kindia, rassemblant maires, conseillers communaux et entrepreneurs locaux.

3. La diaspora comme levier stratégique, pas comme guichet

Les transferts de fonds de la diaspora ouest-africaine dépassent l’aide publique au développement dans plusieurs pays de la région. Selon la Banque mondiale (KNOMAD, 2024), les transferts vers l’Afrique subsaharienne ont atteint environ 54 milliards USD en 2023, et pour l’ensemble du continent africain, ces flux dépassent désormais 100 milliards USD par an, excédant les investissements directs étrangers de plus de 270 milliards USD. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, ces transferts représentent une part significative du PIB national : environ 9 à 10 % au Sénégal, 5,5 % au Mali et 2,2 % en Guinée (Banque mondiale, indicateur BX.TRF.PWKR.DT.GD.ZS, 2023). La majeure partie finance la consommation courante des ménages. Une fraction modeste est orientée vers l’investissement productif, et presque rien ne transite par les collectivités territoriales.

Au Fouta-Djalon, le paradoxe de la diaspora est saisissant. Des maisons modernes surgissent dans les villages, des lampadaires éclairent des rues autrefois plongées dans l’obscurité, des points d’eau améliorent le quotidien des familles. Mais dans le même temps, les communautés se vident : des concessions sans jeunes, des champs sans bras valides, des familles en attente de nouvelles venues de loin (Guineenews, avril 2026). L’ONG Fouta Emergent, réunie en août 2025 à Conakry, appelle les ressortissants à investir dans leurs localités d’origine plutôt que de financer uniquement l’immobilier résidentiel. Le signal est fort. L’architecture institutionnelle pour le canaliser reste à construire.

Pour que la diaspora devienne un levier de développement économique local, trois conditions doivent être réunies. Premièrement, la traçabilité : les membres de la diaspora investissent quand ils disposent d’informations fiables sur les projets et les résultats. Des plateformes comme WIDU.africa (neuf pays africains) ou SYNERGUI, la plateforme de l’Agence de promotion des investissements privés (APIP) de Guinée qui permet aux entrepreneurs de la diaspora de créer des entreprises en ligne, vont dans ce sens. Deuxièmement, la cartographie des compétences diasporiques par commune d’origine : un ingénieur agronome installé en France, un spécialiste en énergie solaire basé aux Etats-Unis, un expert en transformation agroalimentaire au Canada constituent un capital humain mobilisable à condition d’être recensés et connectés. Troisièmement, la création de cadres de dialogue structurés entre élus locaux et organisations de la diaspora, produisant des feuilles de route conjointes avec des engagements réciproques et des indicateurs de suivi.

Algassimou Porédaka Diallo

Le FAISE au Sénégal et le programme TOKTEN du PNUD illustrent ce que peut produire un mécanisme bien conçu : mobiliser les compétences et les ressources de la diaspora au service de projets productifs identifiés avec les collectivités d’origine, dans un cadre de transparence et de redevabilité partagée. La Guinée dispose d’atouts similaires. Elle doit se doter des mêmes outils.

4. La technologie au service de la gouvernance économique locale

La digitalisation ne résoudra pas à elle seule les problèmes de gouvernance locale. Mais elle peut transformer la capacité des communes à collecter, analyser et utiliser les données nécessaires à une gestion économique efficace. Trois applications concrètes méritent d’être généralisées. Les registres communaux digitalisés des activités économiques permettent d’identifier des sources de revenus fiscaux jusqu’alors invisibles pour l’administration communale, comme l’ont démontré les expériences menées au Burkina Faso avec l’Association des Municipalités du Burkina Faso (AMBF). Les budgets participatifs numériques offrent aux citoyens la possibilité de participer à l’allocation des ressources communales, renforçant la légitimité de l’impôt et la confiance dans les institutions locales, comme l’ont montré des expériences menées en Côte d’Ivoire dans le cadre du programme C2D. Enfin, les tableaux de bord de performance communale accessibles en ligne permettent aux élus et aux partenaires de suivre en temps réel l’exécution budgétaire et les résultats des projets. Ces outils, utilisés à titre pilote dans plusieurs pays de la région, ont un coût marginal comparé au gain attendu en termes de recettes fiscales et de qualité de gestion.

5. Défis de mise en œuvre et implications pour les bailleurs et praticiens

Si les opportunités sont réelles, il serait imprudent d’ignorer les obstacles. La résistance politique locale (des élus peu enclins à plus de transparence), les déficits de compétences numériques, la faible couverture internet dans les zones rurales et la persistance de pratiques informelles peuvent freiner les réformes. Il est donc essentiel d’accompagner tout outil technique d’un volet de renforcement des capacités et de dialogue politique. En Guinée, le cas de l’ANAFIC est à cet égard révélateur : l’agence dispose d’un mandat clair et d’une architecture institutionnelle cohérente, mais sa capacité d’action est limitée par la non-rétrocession systématique des fonds qui lui sont pourtant légalement destinés. Le problème n’est pas technique, mais politique.

Les programmes de décentralisation financés par l’Union européenne, la GIZ, Enabel, le PNUD, l’AFD et la Coopération suisse ont produit des résultats significatifs en matière de renforcement institutionnel des collectivités. En Guinée, l’AFD est partenaire de l’ANAFIC depuis plusieurs années pour rendre effectives les compétences transférées aux communes. Mais la dimension économique reste le parent pauvre de ces interventions. Les financements ciblent prioritairement la construction d’infrastructures et le renforcement des capacités administratives, rarement la structuration de l’économie locale dans ses articulations avec la gouvernance.

Un repositionnement est nécessaire, passant par l’intégration systématique de la dimension économique dans les programmes de gouvernance locale : diagnostics économiques territoriaux, stratégies de mobilisation des ressources propres, appui à la création de cadres de concertation économique, intégration de la diaspora dans les mécanismes de planification locale. Les Etats ont également un rôle irremplaçable : revoir les mécanismes de transfert des ressources vers les communes, sécuriser le foncier communal, alléger la fiscalité sur les équipements productifs importés par la diaspora. Car il est impossible de demander aux communes d’être performantes sans leur en donner les moyens.

Ce que Mamadou pourrait accomplir avec les bons outils

La situation des collectivités territoriales d’Afrique de l’Ouest francophone n’a rien d’irrémédiable. En Guinée, les outils existent : le mandat de l’ANAFIC, le FNDL et le FODEL conçus pour financer le développement local depuis les ressources minières, les PDL élaborés pour les 337 communes du pays, les exigences constitutionnelles qui prévoient qu’au moins 70 % des ressources collectées en faveur des collectivités leur soient versées avant toute approbation du budget. Si ces dispositions étaient effectivement appliquées, le développement local guinéen entrerait dans une nouvelle ère.

Si Mamadou dispose d’un cadastre digital et de trois agents formés au recouvrement fiscal, ses recettes propres peuvent doubler en dix-huit mois. Si sa commune bénéficie d’un diagnostic économique territorial actualisé, elle peut négocier avec un bailleur depuis une position de force et non de dépendance.

Si les ressortissants du Fouta-Djalon établis en France et aux Etats-Unis sont connectés à un fonds communal d’investissement transparent, une partie de leurs transferts peut financer la chambre froide, l’unité de transformation de fruits ou le marché couvert que leur commune attend depuis vingt ans.

Repositionner la commune comme acteur économique stratégique, c’est offrir aux élus les moyens de tenir leurs promesses. C’est offrir aux administrés des services publics financés par leurs propres ressources. C’est surtout montrer aux jeunes qui hésitent encore à partir que leur territoire est capable de produire non seulement des richesses, mais aussi les institutions qui les valorisent. Le vrai changement ne viendra pas de l’extérieur, il viendra de la décision collective de faire fonctionner ce qui a déjà été conçu pour fonctionner.

Ce n’est pas une utopie. C’est de la gouvernance économique locale bien faite, et c’est précisément ce terrain que nous investissons, à la croisée de la gouvernance locale, du développement économique territorial et de l’innovation digitale.

Par Algassimou Diallo

Expert en Développement, Local Fondateur & CEO,

Local Development Consulting, LLC (LDC Consulting) | Allentown, Pennsylvania, USA

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