Alors que la Guinée poursuit sa chute dans le classement de Reporters sans frontières, occupant la 111e place, des confrères ont célébré la Journée internationale de la liberté de la presse. Une fête organisée au moment où un journaliste est porté disparu, d’autres sont en exil et des médias fermés.

Plus personne, en dehors de ceux qui le détiennent, n’a de nouvelles de Habib Marouane Camara. L’administrateur général du site Le Révélateur 224 est porté disparu depuis le 3 décembre 2024. Ce jour, des hommes en tenue l’ont extrait de force de son véhicule dans la commune de Lambanyi. Depuis, silence radio.

Le temps passe, les dénonciations concernant son cas, celles liées à l’exil de journalistes ou à la fermeture brutale et inexpliquée de médias privés, se raréfient. Certains confrères, eux-mêmes, semblent déjà avoir tourné la page.

Les associations de presse, à l’origine de la célébration, en ont profité pour dresser un diagnostic alarmant de la presse écrite. « Notre presse fait face à trois défis majeurs. La presse écrite, notre mémoire, fut pionnière. Le Lynx, La Lance, L’Indépendant… ont formé des générations de journalistes. Aujourd’hui, le papier étouffe : le coût de l’impression a triplé en trois ans. La distribution est asphyxiée, les kiosques disparaissent. Sans presse écrite, qui archivera la mémoire de la refondation ? La presse écrite ne demande pas l’aumône, elle demande un plan de sauvetage, notamment une fiscalité adaptée sur l’importation du papier », plaide Aboubacar Camara, président du Conseil d’administration de la Maison de la presse.

Des heures difficiles pour la presse

Il s’inquiète également de la précarité économique des médias, dont « 90 % vivent sans publicité institutionnelle viable, avec des équipements amortis et des journalistes payés en dessous du SMIG. »

Renchérissant sur la TNT (Télévision numérique terrestre), Aboubacar Camara estime qu’elle représente « une chance, mais surtout une charge » pour les médias : « Sans accompagnement, le pluralisme audiovisuel risque de devenir un luxe urbain. » Il rappelle enfin que la presse en ligne a besoin « d’un statut, d’une reconnaissance et d’un cadre qui la protège sans la museler ».

Lors de cette « fête », la disparition de Habib Marouane Camara, l’exil d’autres journalistes ou encore la fermeture de médias ont été presque passés sous silence. C’est à croire qu’il n’y avait pas de place aux récriminations. Même si le syndicat de la presse a tenté d’en formuler quelques-unes, auxquelles le président de la Haute autorité de la communication, invité vedette de l’événement, n’a pas manqué de répondre.

Sanctions infligées aux journalistes, dépénalisation des délits de presse, position du SPPG : Boubacar Yacine Diallo a abordé tous les sujets. Il s’est notamment étonné que des journalistes, particulièrement les responsables syndicaux, dénoncent les sanctions de l’institution qu’il dirige.

33 points de moins en trois ans

« J’entends dire que la HAC sanctionne. Je demande simplement à ceux qui le disent, y compris le syndicat, d’aller voir le législateur et de lui demander de retirer toutes les sanctions. Si le législateur prévoit des sanctions, nous les appliquerons, mais avec discernement et responsabilité », a-t-il martelé.

Le président de la HAC a fustigé les journalistes qui s’abriteraient derrière le fait que les délits de presse ne conduisent pas en prison, au regard de la loi. « La dépénalisation des délits de presse a conduit à l’irresponsabilité de nombreux journalistes dans ce pays. Je suis, pour ma part, un défenseur de cette dépénalisation, mais à condition que les associations fassent preuve d’un sens élevé de responsabilité et que vous parveniez à créer un syndicat fort. Or, vous n’en avez pas », tance Boubacar Yacine Diallo.

Après les discours, des satisfécits ont été décernés à des doyens de la presse pour leur contribution au rayonnement du journalisme en Guinée, dont le fondateur du Groupe Lynx-Lance, Diallo Souleymane. Mais pas que : les organisateurs ont aussi distingué, à titre exceptionnel, Mamadi Doumbouya pour « la sollicitude constante du président guinéen en faveur de la presse nationale ».

Une décision qui intervient au moment où la presse traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire.

Ces trois dernières années, la Guinée,111e sur 180 pays, a perdu 33 places dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. 

Yacine Diallo