C’est lors d’un reportage au Palais du Peuple, en 1997, que j’ai rencontré M. Prosper Doré, alors rédacteur en chef de La Lance. Il m’a ensuite fait venir au groupe de presse Le Lynx-La Lance. Il voulait une « plume féminine » dans le journal. J’étais alors étudiante en licence de journalisme à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry. À l’époque, mon père était Directeur préfectoral de l’éducation (DPE) de Lola. J’en avais parlé à M. Doré, puisqu’il était lui-même originaire de cette préfecture. Lorsqu’il m’a présentée à M. Diallo Souleymane, en plus de préciser que j’étais étudiante en journalisme, il lui a donné cette information personnelle.
À mes débuts, mes échanges avec M. Diallo étaient surtout professionnels, mais toujours très chaleureux. Il appréciait beaucoup mes reportages. En 1998, il m’avait proposé d’écrire également pour Le Lynx en ces termes : « Je vois que tu n’es pas une journaliste qui travaille entre quatre murs ! Fais-nous aussi des reportages pour Le Lynx! » D’ailleurs, mon départ du groupe de presse l’avait beaucoup contrarié.
En 1997 ou 1998 – je ne me souviens plus exactement de l’année – des voleurs s’étaient introduits nuitamment dans leur demeure. M. Doré m’avait désignée pour écrire un article sur le sujet. Comme pour tout travail journalistique sérieux, je devais me rendre sur les lieux afin de recueillir les informations. Pour ce déplacement, je suis partie avec M. Diallo à bord de sa voiture personnelle, conduite par son chauffeur.
C’est ce jour-là, durant le long trajet entre Kaloum et la Cité Soloprimo, que j’ai véritablement beaucoup échangé avec M. Diallo Souleymane. Nous avons parlé de nos familles et il m’a fait des confidences sur son exil. Lorsqu’il a appris que j’étais Kaldouyanké de Labé, il s’est exclamé en riant : « Ah, les femmes Kaldouyanké ! Ce sont des femmes de poigne ! » J’ai ri. Il a ajouté : « Je le sais puisque ma mère aussi est Kaldouyanké ! » Nous avons encore ri ensemble.
Mais de tout ce long échange, le passage qui m’a le plus émue me revenait déjà de son vivant, presque chaque fois que je pensais à M. Diallo ou que je le rencontrais. Il continue de m’habiter aujourd’hui quand j’entends parler de lui : lorsque je lui ai dit que mon père appartenait à la première promotion de Dabadou, il a immédiatement compris qu’il était de la même génération que lui. Il y a eu un petit silence, puis il a dit : « Moi, à cause de l’exil, je ne me suis pas marié tôt… et mes enfants sont encore très jeunes. » Sa voix portait alors une forme de mélancolie discrète qui m’avait profondément émue.
Alors, lorsque je lis ou j’entends aujourd’hui que M. Diallo a lutté toute sa vie pour la liberté d’expression, la démocratie, ainsi qu’une presse libre et indépendante, je me dis : à quel prix ? Car beaucoup ignorent la dimension plus personnelle et intime de ce combat.
Je voudrais toutefois terminer ce témoignage sur une note plus lumineuse et humoristique, à l’image du ton satirique de l’hebdomadaire du lundi. M. Diallo et moi avons beaucoup échangé lorsque je préparais ma thèse de doctorat sur l’analyse du discours satirique du journal Le Lynx. Au journal Le Lynx, chaque journaliste a son sobriquet. Pour ma part, mes collègues m’appelaient généralement et affectueusement par mes initiales « FDD ». Mais un jour, au détour d’une conversation, M. Diallo m’a attribué celui de « Femme papier », une expression utilisée en Côte d’Ivoire pour désigner une femme intellectuelle ayant fait de longues études.
Que son souvenir demeure et continue d’inspirer. Paix à son âme et reconnaissance pour tout ce qu’il a apporté à la presse guinéenne.
Fatoumata Diaraye Diallo

