Chaque année, à l’approche de la Tabaski, la Guinée connaît une migration à rebours. Les gares routières se remplissent. Les bus et taxis-brousse quittent Conakry, les villes minières et les grands centres urbains pour rejoindre les préfectures, les sous-préfectures et les villages. Pendant quelques jours, les concessions se repeuplent, les familles se retrouvent, les générations se parlent, les liens avec le terroir se réactivent.

La Tabaski reste d’abord un moment de foi, de sacrifice, de partage et de mémoire familiale. Il ne s’agit pas de réduire cette fête à une opportunité économique. Ce serait une erreur de sens et de respect. Mais sous l’angle du développement local, un fait mérite attention : pendant quelques jours, nos territoires concentrent des ressources humaines, sociales et financières qu’ils peinent souvent à réunir le reste de l’année.

En 2026, cette réalité a pris une résonance particulière. La Tabaski a été célébrée le 27 mai. Quatre jours plus tard, le 31 mai, les Guinéens étaient appelés à renouveler les conseils communaux dans les 342 communes du pays. Deux dynamiques se sont croisées presque au même moment : le retour massif des ressortissants vers leurs localités d’origine et la relance d’une gouvernance communale élue.

Ce croisement n’est pas anodin. Il invite à poser une question simple : et si le retour des ressortissants pendant les grandes fêtes devenait aussi un levier organisé de développement local ?

Un capital territorial saisonnier

Pendant la Tabaski reviennent des enseignants, médecins, commerçants, cadres de l’administration, entrepreneurs, ingénieurs, étudiants, artisans, responsables associatifs et membres de la diaspora. Avec eux reviennent des compétences, des réseaux, des idées, des transferts financiers, des dons et parfois des intentions d’investissement.

Ce mouvement constitue un véritable capital territorial saisonnier. Il existe déjà. La question n’est donc pas de l’inventer. Elle est de savoir comment mieux l’organiser, le sécuriser et l’orienter vers des initiatives utiles aux communautés.

Les données disponibles donnent un ordre de grandeur. La dernière enquête de la Banque centrale de la République de Guinée sur les transferts de fonds, publiée en 2019 sur des données de 2017, indiquait que les envois officiels des Guinéens de l’étranger atteignaient 108,1 millions de dollars. Seuls 61% de ces transferts passaient par des canaux formels, ce qui signifie que le volume réel est probablement supérieur. Surtout, ces flux étaient fortement concentrés : la région de Labé en captait à elle seule plus du quart (27,8 millions de dollars), devant Mamou (19,9 millions) et Conakry (17,2 millions). Le Fouta-Djalon est, littéralement, un territoire irrigué par sa diaspora. Rapportés au PIB, ces transferts restaient modestes, mais ils équivalaient déjà à près de 163% du service de la dette du pays cette année-là.

Ces chiffres sont anciens et mériteraient d’être actualisés. Mais ils rappellent une évidence: les ressortissants et la diaspora ne sont pas des acteurs périphériques. Ils participent déjà, de manière significative, à la vie économique et sociale des territoires.

Le défi est ailleurs. Selon la même enquête, plus de 60% des fonds reçus (60,7%) servent à la consommation courante, aux urgences familiales, aux cérémonies et aux dépenses sociales. Ces dépenses sont légitimes. Elles répondent à des besoins réels. Mais elles construisent peu de capacités productives durables. Or nos communes ont besoin d’emplois, d’activités économiques, de transformation locale, de débouchés pour les jeunes, les femmes et les producteurs.

Une contribution déjà importante, mais encore dispersée

Il faut le dire clairement : les ressortissants font déjà beaucoup. Dans de nombreuses localités, ils financent des écoles, des forages, des centres de santé, des ponts, des mosquées, des bibliothèques, des équipements sportifs ou communautaires. Cette solidarité mérite reconnaissance. Elle a souvent compensé les limites de l’action publique et permis à des villages entiers d’accéder à des services de base.

Mais une nouvelle étape devient nécessaire. Les besoins des territoires ne se limitent plus aux infrastructures sociales. Les jeunes veulent travailler. Les femmes veulent développer leurs activités. Les producteurs veulent mieux vendre. Les artisans veulent moderniser leurs outils. Les communes veulent élargir leur base économique.

Dans plusieurs localités, des fruits se perdent faute de transformation. Des produits agricoles sont vendus sans valeur ajoutée. Des femmes transforment, vendent et approvisionnent les marchés sans accès suffisant au crédit, aux équipements ou à la formalisation. Des jeunes ont des idées, mais pas d’accompagnement. Des ressortissants veulent aider, mais craignent la mauvaise gestion, les conflits locaux ou l’absence de suivi.

Le problème n’est donc pas seulement le manque d’argent. C’est le manque de cadre.

Une moto offerte à un jeune peut disparaître si elle n’est rattachée à aucun engagement clair. Le même montant, placé dans une coopérative structurée, avec des règles de gestion, un comité de suivi et des comptes rendus périodiques, peut créer une activité durable. Une contribution individuelle peut soulager une famille. Une contribution organisée peut financer une unité de transformation, un magasin de stockage, un atelier de couture, une pépinière d’entreprises ou un fonds rotatif pour les femmes.

C’est ici que se joue le passage d’une solidarité réparatrice à une solidarité transformatrice.

La première répond à l’urgence. Elle construit, répare, dépanne, soutient. Elle reste indispensable. La seconde cherche à créer des revenus, de l’emploi, de la valeur ajoutée et des capacités locales. Elle ne remplace pas la solidarité sociale. Elle la complète.

Trois instruments pour agir

Pour que cette idée devienne opérationnelle, il ne faut pas créer une nouvelle bureaucratie. Il faut des outils simples, adaptés aux communes et faciles à comprendre par les ressortissants.

Le premier outil pourrait être un Forum économique communal de Tabaski. Chaque commune, avec les associations de ressortissants, pourrait préparer ce rendez-vous deux ou trois mois avant la fête. L’objectif serait d’identifier cinq à dix projets prioritaires : transformation agroalimentaire, appui aux femmes, stockage, petit élevage, artisanat, tourisme local, services aux producteurs, digitalisation de certaines activités communales. Pendant la Tabaski, ces projets seraient présentés publiquement aux ressortissants, aux jeunes, aux femmes, aux opérateurs économiques et aux services techniques.

Le deuxième outil serait un Fonds local de co-investissement des ressortissants. Il ne s’agirait pas d’une caisse informelle de plus, mais d’un mécanisme volontaire, transparent et suivi. Les contributions pourraient venir des ressortissants de l’intérieur, de la diaspora, des entrepreneurs locaux et des partenaires. Les décaissements seraient conditionnés à des projets validés, à une gestion documentée et à des rapports périodiques. Même modeste, un tel fonds peut produire des effets réels s’il est bien gouverné.

Le troisième outil serait un comité mixte de suivi, composé de représentants de la commune, des ressortissants, des jeunes, des femmes, des services techniques et des acteurs économiques. Sa mission serait limitée : suivre quelques projets prioritaires, vérifier l’utilisation des ressources, documenter les résultats et rendre compte publiquement. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, la régularité et la preuve.

Ces trois instruments ne demandent pas de grands discours. Ils demandent de la méthode.

Les communes au cœur du dispositif

Avec le renouvellement des conseils communaux, une fenêtre s’ouvre. Les communes disposent d’une légitimité institutionnelle et d’une responsabilité de redevabilité devant les populations. Elles ne doivent pas chercher à remplacer les associations de ressortissants. Elles doivent plutôt créer les conditions de la coordination.

Leur rôle est de fixer des priorités, d’organiser le dialogue, de relier les initiatives aux plans locaux de développement, de mobiliser les services techniques et de veiller à ce que les projets ne profitent pas seulement à quelques groupes. Cette responsabilité est importante, car les rivalités locales peuvent vite affaiblir les meilleures initiatives : rivalités entre villages, entre générations, entre associations, entre familles ou entre zones d’influence.

Les associations de ressortissants, de leur côté, doivent accepter de passer d’une logique de contribution ponctuelle à une logique de programmation. Beaucoup ont déjà prouvé leur capacité à mobiliser. L’enjeu est maintenant de mieux planifier, de mutualiser les efforts et d’oser financer aussi l’économie locale, pas seulement les infrastructures sociales.

Les partenaires techniques, les ONG, les institutions publiques et les bailleurs peuvent également jouer un rôle utile. Non pas en imposant des modèles complexes, mais en apportant des outils : modèles de conventions, mécanismes de suivi, accompagnement des coopératives, formation à la gestion, appui à la formalisation, partage d’expériences réussies.

Des exemples existent déjà

Cette transformation n’a rien d’abstrait. En Guinée, de nombreuses associations de ressortissants ont montré qu’elles pouvaient mobiliser des ressources pour construire des infrastructures communautaires. Au Fouta-Djalon, plusieurs initiatives locales portées par des fils et filles du terroir ont permis de financer des écoles, des bibliothèques, des ponts ou des espaces collectifs. Ces réalisations montrent une chose : la mobilisation existe. La prochaine étape est de l’orienter davantage vers des projets économiques créateurs de revenus.

À Kankan, des initiatives autour du fonio, de la transformation agroalimentaire et de l’organisation des femmes montrent aussi que les chaînes de valeur locales peuvent devenir des leviers d’autonomisation. Lorsqu’une coopérative féminine transforme, conditionne et commercialise un produit local, elle ne crée pas seulement un revenu. Elle renforce la place économique des femmes, soutient les producteurs et garde une partie de la valeur ajoutée sur le territoire.

Algassimou Diallo, Expert en Développement Local

La Mamaya de Kankan offre une autre piste de réflexion. Cette grande fête culturelle, organisée autour de la Tabaski, rassemble chaque année des fils et filles de la Haute-Guinée, des visiteurs et des membres de la diaspora. Elle montre la puissance d’un événement capable de mobiliser une identité territoriale forte. La question est de savoir comment mieux relier cette énergie culturelle à des retombées économiques durables : foires de produits locaux, circuits d’hébergement, artisanat, restauration, mise en relation entre investisseurs et porteurs de projets, promotion du patrimoine.

Le Sénégal offre également une expérience instructive avec le Programme d’appui aux initiatives de solidarité pour le développement (cofinancé par l’État du Sénégal, l’Union européenne et l’Agence française de développement), qui a cherché à mieux structurer la contribution de la diaspora à travers des projets locaux et économiques accompagnés techniquement. L’intérêt de ce type d’expérience n’est pas de le copier mécaniquement. Il est d’en retenir une leçon : la diaspora devient plus efficace lorsqu’elle agit dans un cadre clair, avec des règles, un accompagnement et des mécanismes de confiance.

Une réflexion qui dépasse la Tabaski

La Tabaski n’est ici qu’un révélateur. Elle rend visible une réalité plus large : le lien entre les Guinéens et leurs territoires d’origine reste puissant. Ce lien s’exprime aussi pendant les vacances, les cérémonies, les fêtes religieuses, les événements culturels, les rencontres de ressortissants et les mobilisations de la diaspora.

L’enjeu n’est donc pas de transformer une fête religieuse en programme de développement. L’enjeu est de reconnaître qu’à certains moments de l’année, les territoires disposent d’une concentration exceptionnelle de compétences, de ressources et d’engagements. Ne pas organiser cette énergie, c’est laisser se disperser une force déjà disponible.

La Guinée ne manque ni de talents, ni de solidarité, ni d’attachement au terroir. Elle manque souvent de cadres simples pour transformer ces ressources en projets durables. C’est précisément là que les nouvelles équipes communales peuvent agir.

Les maires élus pourraient ouvrir, dès leur première année de mandat, un dialogue structuré avec les associations de ressortissants. Les communes pourraient identifier quelques projets économiques prioritaires. Les ressortissants pourraient s’engager sur des mécanismes transparents. Les jeunes et les femmes pourraient être placés au centre des projets, non comme bénéficiaires passifs, mais comme acteurs économiques. Les services techniques pourraient accompagner la faisabilité. Les partenaires pourraient soutenir la méthode.

La réussite ne viendra pas d’un grand programme national décrété d’en haut. Elle peut commencer plus simplement : une commune, un forum, trois projets crédibles, un fonds transparent, un comité de suivi, des résultats documentés. Puis une autre commune. Puis une autre.

Lorsque des milliers de citoyens reviennent vers leurs communautés avec du temps, des compétences, des réseaux et des ressources, ils n’apportent pas seulement une présence familiale. Ils apportent une capacité de transformation. À nous de l’organiser.

La Tabaski restera une fête de foi, de famille et de partage. Mais elle peut aussi devenir, si nous le décidons, un rendez-vous citoyen du développement local.

Par Algassimou Diallo

Expert en Développement Local

PMP, DASM (PMI) | Master 2 Ingénierie de Projets de Coopération, Université Lille 1

Fondateur & CEO, LDC Consulting | Allentown, Pennsylvania, États-Unis

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