Le silence assourdissant des autorités, des médias et des leaders d’opinion face à la récente déclaration d’un obscur groupuscule est, pour tout observateur lucide, un indice troublant, voire une preuve de complicité tacite. Ce groupuscule, qui n’a de représentatif que le nom qu’il s’est lui-même attribué, ose brandir l’infamant spectre de l’esclavage au 21e siècle au nom des communautés dites « Djallonkées ». Une telle provocation ne mérite pas un débat académique ; elle mérite une condamnation ferme et immédiate, car elle relève d’une aberration historique pure, d’un mensonge éhonté et d’un crétinisme profondément destructeur pour l’unité nationale.

En effet, si aujourd’hui même ton propre fils, tu ne peux pas le traiter d’une certaine façon sans que les défenseurs des droits humains te trimbalent devant les juridictions compétentes, comment accepter, dans la sphère publique, que des compatriotes soient diffamés par de telles allégations sans qu’une seule voix ne s’élève pour rétablir la vérité ? La complicité ou la peur de déplaire ne sauraient justifier une telle carence. Le devoir de mémoire ne consiste pas à ressasser des plaies mal refermées, mais à dire haut et fort ce que fut réellement cette époque, pour ne pas laisser des manipulateurs en faire un outil de division.

Chaînes imaginaires

Parlons donc de cette histoire avec la rigueur qu’elle mérite. L’esclavage a bien été une réalité guinéenne ou encore d’ailleurs, en tout cas, il n’a été une marque spécifique des Peuls du Fouta-Djalon. L’esclavage a bien été une réalité mais d’une autre époque, avec des mécanismes complexes que l’on ne saurait réduire à un schéma binaire d’oppresseurs et d’opprimés. À cette époque révolue, des hommes étaient effectivement capturés au nord et vendus au sud. Mais ils n’étaient pas simplement « asservis » dans un sens univoque ; ils étaient acheminés vers le sud. Ceux qui n’étaient pas achetés étaient simplement jetés ou tués. En tout cas, ils ne retournaient jamais de là où ils venaient.

 Et ceux qui échappaient à cette lâche épreuve étaient rachetés et sauvés par des bienfaiteurs souvent mus par la foi pour sauver une âme de la mort. Le paradoxe est amer et saisissant : ceux qui furent sauvés de la mort certaine par l’intervention charitable de leurs acquéreurs se posent aujourd’hui en victimes. L’ingratitude humaine, ce vieux fonds commun à l’humanité, s’exprime ici dans toute sa splendeur, transformant des mains tendues en chaînes imaginaires.

Dr Mamadou Sounoussy Diallo

Regardons la géographie humaine du Fouta-Djalon et plusieurs localités guinéennes peuplées de Djallonkés, particulièrement la Haute-Guinée. Dans le silence des montagnes et la sérénité des vallées, ils ne passent pas leur temps à se lamenter ou à pleurnicher sur la place publique. Ils cohabitent au quotidien avec les autres communautés, pratiquent le même totémisme, ce socle identitaire partagé par de nombreuses ethnies et cela n’a jamais empêché le soleil de se lever ni la nuit de tomber paisiblement.

Notre devise en danger

Le tissu social séculaire résiste aux tempêtes médiatiques animées par un groupuscule qui veut effacer le deuxième élément de notre DEVISE (SOLIDARITE), car le troisième (JUSTICE) ne veut pas se bouger. Malgré tout, les liens matrimoniaux, économiques et culturels continuent de cimenter. On peut dire que notre devise est en danger, car la SOLIDARITÉ cède le pas aux aboiements identitaires.

Pour ceux qui, au Fouta-Djalon ou ailleurs, estiment réellement subir des formes d’assujettissement (esclavage), la réponse est pourtant simple et républicaine : la justice existe. Elle est là, objective, pour instruire, juger et trancher. Les cours et tribunaux guinéens sont les lieux privilégiés du contradictoire, loin des microphones, cameras injustement tendus, des tribunes où les passions et les raccourcis faciles prennent souvent le dessus sur la raison.

Il serait d’ailleurs malhonnête de faire de cette question un cas guinéen isolé. L’assujettissement, les barrières totémiques et les hiérarchies sociales sont des réalités anthropologiques qui traversent presque toutes les sociétés de la sous-région et du monde. Mais en Guinée, nous avons ce proverbe immortel : « Le chien aboie, la caravane passe » et passera. Les vociférations des manipulateurs ne sont que les aboiements éphémères d’un chien au bord de la route. La caravane, c’est la NATION GUINEENNE, notre histoire commune, notre trajectoire de développement.

Rappelons-le avec force : aucun GUINEEN n’est le fruit des dernières pluies, ni sorti de la terre comme un champignon en début d’hivernage. Nous sommes tous des héritiers de déplacements, de migrations, de brassages ethniques. Chaque famille a quitté quelque part pour s’installer là où elle est aujourd’hui. Cet enracinement mouvant est notre richesse, pas notre faiblesse. Cessons donc les calculs mesquins. Après les polémiques et les discours creux, la sagesse reprend ses droits, tout comme, au bout de la prière, l’imam conclut inévitablement par « Assalamou alaikum » (La paix soit sur vous). Le message de la paix finit toujours par triompher du bruit des petits esprits divisionnistes et haineux.

Alors, oui, arrêtons-nous sur cette conclusion qui résume tout : Allons seulement. Le temps est trop précieux pour le gaspiller en ressentiments. La Guinée est plus grande que ces petites manœuvres de ces crétins. Pensons à demain, à la jeunesse, au développement, et laissons l’histoire juger l’histoire.

Dr Mamadou Sounoussy Diallo

Enseignant-chercheur au département de Sociologie à

l’université Général Lansana Conté de Sonfonia-Conakry