Pour la première fois de son histoire, la République de Guinée a introduit les langues nationales dans sa Constitution, marquant ainsi un tournant majeur dans la manière dont l’État envisage désormais la place des langues dans la vie publique, l’éducation, la culture et l’administration. Cette décision, hautement symbolique et politiquement sensible, est porteuse d’espoir, mais aussi de nombreuses interrogations. (Quatrième partie)
Un autre problème majeur lié à la multiplication des systèmes d’écriture réside dans l’inégalité qu’elle crée entre les enfants. Un enfant obligé d’apprendre un alphabet spécifique pour sa langue maternelle, en plus de celui utilisé dans l’enseignement officiel, sera nécessairement désavantagé par rapport à un autre enfant dont les deux systèmes coïncident.
Le premier risque progressivement de se détourner de sa propre langue, tandis que l’État, lui, aura créé une inégalité structurelle entre ses citoyens.
Pour les langues transfrontalières comme le pulaar ou le mandenkan, le danger est encore plus grand : l’enfant concerné serait coupé des millions de locuteurs des autres pays partageant pourtant la même langue, ainsi que de plusieurs décennies de littérature déjà produite dans l’écriture phénicienne harmonisée, sans compter ce qu’il perd en valeur documentaire : aujourd’hui des millions de documents de tous genres existent en pulaar-fulfulde, en script latin, que des personnes risquent de ne pas pouvoir consulter.
Cela pourrait conduire à une situation absurde où des experts, des enseignants ou des intellectuels deviendraient pratiquement analphabètes face à leur propre patrimoine linguistique.
Ce serait un immense gaspillage de temps, d’énergie et de ressources publiques pour les États et les institutions qui financent depuis des décennies l’alphabétisation dans ces langues.
Il est également important de rappeler que, contrairement à ce qu’affirment certains promoteurs de nouveaux pictogrammes, l’alphabet latin n’est ni « français » ni « anglais ». Ni la France ni les États-Unis, ni aucune grande puissance occidentale n’ont inventé cet alphabet. Il s’agit de caractères issus de l’héritage phénicien, un héritage de l’humanité, adaptés au fil du temps par plusieurs civilisations et aujourd’hui utilisés par 70 à 80 % des langues du monde.
Présenter cet alphabet comme un instrument colonial relève soit d’une profonde ignorance de l’histoire, soit d’une manipulation délibérée des populations en jouant avec les sensibilités religieuses de certains et le rejet de la France et du monde occidental en Afrique pour d’autres, si ce n’est pour de l’argent !
Dans tous les cas, ceux qui diffusent ces idées doivent répondre de la confusion qu’ils entretiennent auprès des personnes qui les suivent.
IV — Un projet de loi fédérateur, facteur d’union et de cohésion sociale
Dans plusieurs régions du monde, la diversité culturelle et linguistique est considérée comme une richesse stratégique[1]. Certains États investissent même des ressources importantes pour protéger et valoriser cette diversité.
En Guinée, malheureusement, cette diversité a souvent été instrumentalisée à des fins politiques, avec les conséquences dramatiques que le pays connaît depuis l’indépendance : tensions communautaires, fractures sociales, violences et blessures historiques qui peinent encore à cicatriser.
En 2026, la Guinée devrait pourtant être capable de dépasser ces réflexes anciens. L’État doit apprendre à considérer notre diversité linguistique et culturelle comme une richesse nationale comparable, voire supérieure, à nos ressources naturelles. Les ressources minières peuvent s’épuiser ; les richesses culturelles, elles, peuvent se transmettre indéfiniment lorsqu’elles sont intelligemment protégées.
Pour que l’intégration des langues nationales dans la Constitution devienne un véritable projet fédérateur, il faut que le passage d’une langue à une autre demeure simple, fluide et presque naturel. Autrement dit, il faut éviter qu’un alphabet soit utilisé comme instrument de domination contre un autre.
Si toutes les langues guinéennes partagent une base orthographique commune, seuls les sons spécifiques différeront. Cette logique est celle adoptée par la majorité des langues du monde : le français, l’anglais, l’espagnol, le portugais, le turc, le néerlandais et de nombreuses langues africaines utilisent tous des bases graphiques identiques malgré leurs différences linguistiques : à l’exception de l’arabe et de l’amharique, nous le répétons, toutes les langues d’Afrique s’écrivent avec le seul alphabet latin.
C’est cette vision qu’avaient les pères fondateurs des politiques linguistiques africaines. C’est également cette orientation qu’ont défendue l’Union africaine, l’UNESCO et les États africains ayant déjà légiféré sur ces questions.
La Guinée doit rester dans cette continuité. Sinon, nous risquons de provoquer un divorce progressif entre les nouvelles générations et leurs langues, dans un monde où les populations fuient déjà tout ce qui paraît excessivement compliqué.
Si nous voulons régler durablement cette question, il faut éviter qu’en 2030 ou en 2040, les Guinéens soient encore contraints de débattre de problèmes déjà résolus depuis plus d’un demi-siècle.
Toutes les langues guinéennes doivent bénéficier de la même protection, du même soin et des mêmes garanties de la part de l’État. Car si chaque langue devait désormais développer son propre alphabet, les langues les plus puissantes démographiquement ou politiquement finiraient naturellement par dominer les autres grâce à leurs capacités de lobbying, leur proximité avec les centres de pouvoir ou encore leur capacité d’influence.
L’État doit précisément empêcher cela. Il doit protéger équitablement toutes les langues nationales, au même titre qu’il protège les autres biens communs de la nation.
Le rôle de l’État doit également être ferme face aux grandes entreprises technologiques. Le destin des langues africaines ne peut pas dépendre des intérêts de sociétés privées comme Google ou Microsoft. Partout dans le monde, les entreprises technologiques s’adaptent aux décisions linguistiques des États. Aucun individu ou groupe français ne pourrait imposer demain une nouvelle orthographe du français à Google ou Microsoft contre les décisions prises par l’État français. Ce principe doit aussi s’appliquer aux langues africaines. Les entreprises suivent avant tout leurs intérêts économiques et ne se préoccupent guère des conséquences que leur politique peut engendrer, même si cela peut faire des milliers de victimes ou anéantir tous les acquis. C’est donc aux États de fixer les règles et de protéger leurs patrimoines linguistiques.
Ces entreprises technologiques doivent également cesser d’infantiliser les États africains en allant parfois à l’encontre de décisions linguistiques officiellement prises par ces derniers. Il n’est pas sérieux que des politiques linguistiques concernant plusieurs millions de personnes puissent être contournées simplement parce qu’un individu ou un groupe de pression parvient à convaincre une entreprise informatique d’introduire un nouvel alphabet ou une nouvelle orthographe sans consultation réelle des États concernés.
Aucun géant technologique ne se permettrait d’agir ainsi avec le français, l’anglais, l’espagnol ou d’autres grandes langues internationales en ignorant les décisions officielles des États. Pourquoi cela devrait-il être acceptable pour les langues africaines ?
Les États africains ont déjà adopté des décrets, fixé des normes orthographiques et défini des cadres linguistiques précis. Les entreprises technologiques doivent respecter ces choix souverains au lieu de contribuer, volontairement ou non, à fragiliser les politiques linguistiques déjà établies.
En Guinée comme dans plusieurs pays africains, ces choix ont déjà été tranchés par des décrets et des ordonnances officielles. Revenir aujourd’hui sur ces décisions reviendrait à ouvrir la porte à un désordre linguistique permanent et à un gaspillage inutile de ressources publiques.
La question de l’accessibilité à l’information illustre parfaitement ce danger : imaginons, par exemple, une plaque indiquant l’entrée de la ville de Kankan. Si chaque langue possède son propre alphabet, plusieurs difficultés apparaîtront immédiatement.
Écrire uniquement dans le pictogramme de la langue majoritaire locale empêcherait une partie des Guinéens de comprendre l’information. Écrire seulement en français limiterait cette compréhension aux personnes scolarisées dans cette langue. Écrire dans plusieurs langues avec plusieurs alphabets différents rendrait la signalisation confuse et inefficace. D’ailleurs, on aurait du mal à trouver un panneau pouvant contenir le nom de la localité en question dans toutes les langues guinéennes.
En revanche, si toutes les langues utilisent une base orthographique harmonisée, les informations essentielles deviennent immédiatement plus accessibles pour tous, même si elles sont écrites uniquement en peul, en soussou ou en kisi.
Ce principe vaut également pour les documents administratifs, les formulaires, les cartes d’identité, les toponymes ou noms de lieux, les patronymes et l’ensemble des espaces publics.
Même dans des pays utilisant d’autres systèmes graphiques, comme la Chine, le Japon ou les pays arabes, les caractères latins sont souvent utilisés en complément pour faciliter l’accès à certaines informations.
Dès lors, si la simplicité, l’universalité et l’intercompréhension ont déjà été choisies depuis plusieurs décennies, pourquoi vouloir compliquer les choses aujourd’hui et revenir en arrière ?
L’Afrique doit apprendre à anticiper et à planifier ses politiques linguistiques avec la même vision stratégique qu’elle applique à ses politiques économiques ou géopolitiques.
Il est temps de comprendre que l’avenir de nos langues ne se limite pas à l’apprentissage mécanique de l’alphabet ou des syllabes, mais concerne également la circulation du savoir, l’accès à l’information, l’éducation, la technologie et la cohésion des générations futures, toute chose que les caractères phéniciens font très bien. (La fuite et faim dans la prochaine édition).
Tidiane Maloun Barry, Journaliste
[1] Cf. les Conventions de l’UNESCO, la Charte Linguistique africaine, les dispositions de l’ACALAN-UA, etc.

