Le diplôme sous l’aisselle, la calebasse vide, ils ont fait du PMU leur ultime ministère. Dans cette Guinée où la misère galope plus vite que les chevaux de Longchamp, le « grin » est devenu le parlement des illusions, le cimetière des intelligences inutiles. Autour d’un réchaud à charbon qui agonise sous les assauts d’une atmosphère féroce, une bande de diplômés, ces naufragés du système, diplômés en tout, employés en rien, tuent le temps avant que le temps ne les achève. Wallahi, c’est l’éternel recommencement des ombres qui bavardent pour oublier que leur estomac bat la mesure de la défaite. À fakoudou !
Sékou, Master de Droit en jachère, remue son thé amer avant de lâcher sa bombe :
« Les gars, aujourd’hui, je mise ma dernière pièce de 2000 FG à la tombola de Guinee Games. C’est pas de l’arnaque, c’est de la stratégie. Même les Blancs les plus civilisés l’ont fait. Vous connaissez Voltaire ? Le grand philosophe des Lumières ?
En 1729, le gars a vu que l’État français était géré par des mathématiciens aveugles. Il a calculé, il a raflé tous les billets, et il est devenu plus riche que le roi ! Wallahi, si un philosophe a braqué la loterie pour financer ses livres, pourquoi moi je n’achèterais pas mon destin au kiosque du quartier ? »
Un silence lourd s’installe, rompu seulement par le bruit du charbon qui crépite, alors que les autres s’apprêtent à doucher ses espoirs avec le cynisme froid de ceux qui connaissent trop bien le pays. À quoi bon invoquer les Lumières quand on vit dans l’obscurité chronique des délestages ?
Diallo, qui a passé dix ans à la Faculté des Lettres pour finir par maîtriser l’art de verser le thé sans faire déborder le verre, hausse les épaules. Il crache un filet de salive noire avant de doucher l’enthousiasme de Sékou :
« Toi et ta philosophie de grand chemin… Tu confonds la France des Lumières et la Guinée des ténèbres ! Voltaire avait affaire à un État qui savait compter, mais qui avait juste raté une division. Ici, la pauvreté n’est pas un problème de mathématiques, c’est une ontologie ! Une fatalité tropicale bien gérée. Tu confonds le hasard avec le miracle. La LONAGUI ou bien Guinee Games, mon cher, c’est de la charité inversée : ce sont les pauvres qui cotisent chaque jour pour enrichir un seul type qui n’en avait même pas besoin. Ta mise de 20000 francs, c’est juste l’impôt que le désespoir paie à l’illusion ! Notre malheur n’est pas un calcul, c’est une religion. »
« Attendez, attendez ! » coupe Thierno, le troisième larron, un éternel redoublant en sociologie qui n’a plus de cartouches mais toujours des idées de génie. Il repousse son banc dans un grincement théâtral :
« Vous vous triturez les méninges pour rien avec vos grilles de PMU et vos chevaux qui courent en France pendant qu’on transpire à Conakry. Sékou, laisse tomber Voltaire. Si tu veux braquer le système en toute légalité et devenir plus riche qu’un directeur de projet, il ne faut pas jouer à la loterie. Il faut créer sa propre religion ! »
Un murmure amusé parcourt le grin. Thierno s’anime, l’œil brillant de la fièvre du prophète de Kankan, le prophète Alakabon :
« Regardez autour de nous. Les affaires religieuses, vous croyez qu’elles chôment ? Chaque vendredi, l’argent récolté dans les grandes mosquées pour la Ligue islamique, ça va où ? Ça voyage plus vite que la lumière ! C’est le seul business au monde où le client paie, ne reçoit rien de palpable, dit « merci » et demande des bénédictions pour le mois prochain ! Pas de service après-vente, pas d’impôts, pas de contrôle de la douane. »
Il s’approche de Sékou, l’index levé, adoptant le ton d’un gourou de salon :
« Tu as entendu parler d’Aleister Crowley ? Ce génie britannique, l’écrivain qu’on appelait « la Grande Bête 666 » ? Le gars a compris le système avant tout le monde. Il a fondé sa propre abbaye en Italie, s’est proclamé prophète d’un nouvel âge, et il a fait payer le prix fort à tous les bourgeois anglais en quête de frissons mystiques. Il disait aux gens de faire ce qu’ils voulaient, et les riches vidaient leurs poches pour l’écouter invoquer des démons. Si un Anglais bizarre avec une tête de vautour a réussi à monter une multinationale de la foi, pourquoi pas nous ? »
Thierno tape du poing sur la table branlante.
« Moi, je vais créer « l’Église des Saints Diplômés de Guinée ». Le dogme est simple : plus tu donnes d’argent, plus ton diplôme prend de la valeur aux yeux des recruteurs mystiques. Au lieu de gratter des tickets de tombola poussiéreux au carrefour, on va faire cotiser le quartier. C’est ça, la vraie lumière ! »
« Vous êtes tous de grands enfants », ricane alors Camara, ingénieur en génie civil. Il ajuste son col râpé avec l’assurance d’un homme qui détient les clés de la République.
« Vos religions et vos tombolas, c’est de l’argent de poche ! La Guinée, c’est hin-hin ou haha! Le vrai gisement de diamants de ce pays, le business où l’argent coule comme la pluie d’août sur Conakry, c’est le BTP ! Moi, je crée ma société de construction dès demain. Même si elle n’existe que sur le papier, on s’en fout ! »
Il se penche vers le centre du grin, baissant la voix d’un ton faussement comploteur :
« Il suffit de chasser en meute, d’être de mèche avec nos minus-tres et nos directeurs nationaux. Tu leur glisses leur pourcentage avant même le premier coup de pioche. Après ? C’est la fête au village ! 12 millions de dollars le kilomètre de goudron ! À ce prix-là, la route devrait être pavée d’or et de paillettes. Et les villas ministérielles alors ? 6 milliards de FG le devis pour une simple piaule « entrer-coucher » ! Un salon, une douche, et un lit, mais facturés au prix d’un château à Versailles. Wouah ! Le ciment guinéen doit contenir des pépites. Sans quoi, c’est pas possible autrement ! Tu construis une chambre sur le papier, tu empoches le magot, et si le bâtiment s’écroule, tu accuses les sorciers de Forécariah ou le changement climatique. C’est ça le vrai miracle économique ! »
J’observais tout cela depuis mon coin, un sourire amer aux lèvres et le cœur lourd. J’aime pas la politique, moi. J’aime que le Lafidi- béré. À ce propos, mon Général bien-aimé, le doum-doum du palais Mamadi 5, me doit toujours un bon plat de Lafidi-, pas chaud-chaud, sans piment, ni convocation.
Autour de ce réchaud, la fumée du thé se mêlait à celle de leurs illusions. Entre les clients de Guinee Games ou ceux de la Lonagui, ainsi que le prophète de salon ou le roi du goudron, la Guinée de Williams Sassine défilait sous mes yeux : un pays magnifique où les génies meurent de faim en inventant des arnaques de génie, simplement pour avoir le droit de rêver d’un avenir avant que le charbon ne s’éteigne.
Ils cherchaient tous une faille dans le dôme d’un ciel immuable. Mais je savais bien qu’ici, même le hasard a ses préférés. Au royaume des ventres creux, les théories consolent, mais elles ne se mangent pas. À fakoudou !
Sambégou Diallo

