Il y a un vendeur, au carrefour d’à-côté, qui garde toujours un billet de 20 000 FG plié en quatre dans son calepin, séparé du reste. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a regardé comme on regarde un enfant qui pose une question d’adulte. « Ça, c’est pour demain. » Pas pour la rentrée scolaire, pas pour le loyer, pas pour un projet. Juste pour demain. Voilà toute la comptabilité résumée en un geste : on ne prévoit plus l’avenir, on le replie en quatre. À fakoudou !
Pendant ce temps, on nous annonce que la Guinée est un pays riche. Deuxième réserve mondiale de bauxite. De l’or, du fer, du diamant, et surtout, Simandou, le plus grand projet minier au monde. Les rapports du FMI parlent de croissance à deux chiffres. Les agrégats macroéconomiques sont excellents. Le problème, c’est qu’un agrégat ne s’est jamais présenté au marché Avaria pour acheter quelque chose. Il reste sagement dans le rapport, entre deux graphiques, où personne n’a jamais eu faim.
J’ai une voisine qui vend du pain le matin devant chez elle. Elle a arrêté d’écouter les nouvelles, dit-elle, « parce que les nouvelles ne mangent pas de pain ». Un jour, la radio annonçait la fin de la gabegie financière. Le lendemain, les scandales financiers se sont multipliés. Chez nous, la promesse et la volte-face arrivent toujours par le même taxi, et personne ne comprend comment ils tiennent ensemble sur le même siège.
On aime dire que la Guinée est un scandale géologique. C’est vrai, et c’est même une politesse : un scandale géologique, ça veut dire qu’il y a de la richesse partout sous nos pieds. Le problème, c’est qu’elle reste sous nos pieds. Un pays peut être riche en sous-sol et pauvre en surface ; c’est même, chez nous, une spécialité.
Un ami économiste, de ceux qu’on invite dans les colloques pour parler de « valeur ajoutée », m’a expliqué un jour, très sérieusement, que le taux de pauvreté avait « techniquement » reculé. Techniquement. J’ai aimé ce mot. Il a la délicatesse de dire une chose sans jamais la dire vraiment. La technique, chez nous, est une science qui avance très vite dans les rapports et très lentement dans les marmites.
Il faut dire une chose à la décharge des chiffres : ils ne mentent pas toujours, ils choisissent juste leur public, à fakoudou ! Devant les bailleurs, on montre la croissance. Devant le peuple, on montre les projets, les chantiers et les chrysanthèmes qu’on inaugure. Personne ne montre jamais, dans le même document, le vendeur d’à-côté et son billet plié en quatre. Ce serait pourtant le seul tableau vraiment complet : d’un côté la richesse du pays, de l’autre la prudence de ceux qui savent qu’elle ne les concerne pas.
Alors on continue. Le pays publie ses rapports, le FMI applaudit poliment, et au carrefour, on replie encore un billet en quatre pour demain. Les tableaux Excel ne se mangent pas. Les agrégats non plus. Il n’y a que le riz qui se mange, et il coûte cher, même dans un pays qu’on dit riche.
Venez voir les gargotes de Conakry à midi, c’est là que se joue le vrai match, bien plus suivi que n’importe quelle Champion’s League. Les vendeuses de riz y ont inventé une géographie savante : le riz et la sauce d’un côté, le poisson, le poulet et la viande de l’autre, avec des frontières inviolables. Chacun dans son territoire, chacun avec son prix, chacun avec son client. On appelle ça « vendre à part ». C’est une carte du monde où les riches ont un passeport pour chaque bol et les pauvres un visa refusé.
Malheur à celui qui regarde trop longtemps vers le bol du voisin. La vendeuse le voit tout de suite. Elle a l’œil dressé pour ça. Pas par méchanceté, juste par habitude, comme un douanier qui repère un colis mal dissimulé. Le regard ne coûte rien, mais chez nous, même le regard vers un morceau de viande a fini par avoir un prix : celui de la honte.
Le poisson se fait rare au marché, le poulet se fait discret, le piment lui-même commence à exiger un rendez-vous. Alors on négocie au gramme ce qu’on servait autrefois à la louche. Et pour les plus démunis, du riz coloré sans ingrédients, coloré pour faire croire qu’il y a eu de l’abondance, quelque part, un jour, dans une autre vie. On a inventé la couleur pour remplacer le goût. C’est une trouvaille très guinéenne : quand on ne peut plus se payer la substance, on se paie l’apparence. À fakoudou !
Et puis il y a l’eau. Même l’eau, on la vend à part. Dans un pays traversé par des fleuves qui finissent leur course dans les pays d’à-côté, on fait payer la gorgée qui accompagne le repas. De l’eau qui coule partout et une vendeuse qui compte les sachets d’eau glacée comme on compte des billets de banque : voilà notre scandale hydrologique, cousin fidèle du scandale géologique dont on est si fiers dans les discours.
On appelle ça, dans les rapports sérieux, une « insécurité alimentaire modérée ». Moi j’appelle ça un pays qui a appris à découper la faim en tranches fines, pour qu’elle passe mieux dans la gorge des statistiques. Un pays où la sauce elle-même est devenue une classe sociale, où l’on peut lire, dans la composition d’un bol de riz, exactement combien vaut celui qui le mange.
Le pays est riche, disent les rapports. Le riz, lui, se sert désormais par appartement : le poisson au premier étage, le poulet au deuxième, la viande tout en haut, et au rez-de-chaussée, du colorant pour ceux qui n’ont que le minimum.
Même chose pour la sécurité. Les quartiers d’en haut ont des caméras, des groupes électrogènes qui prennent le relais avant même que la lumière ait fini de vaciller, et des policiers affectés à demeure. Les quartiers d’en bas sont tombés en rade, parce que le commissariat le plus proche est aussi loin qu’un rendez-vous chez un minus-tre. On dit que l’insécurité gagne du terrain. C’est faux, elle n’a jamais quitté certaines localités. Elle a seulement fini d’apprendre là où est sa place. À fakoudou !
L’école, elle, complète le tableau avec une précision presque cruelle. Les enfants des puissants apprennent le français à Paris et l’anglais à Londres, reviennent parler de la Guinée avec un accent tudesque. Les enfants des pauvres, eux, s’entassent par centaine pour apprendre le développement durable. Plus de mille écoles-hangars à l’intérieur de ce pays pourtant riche. Un pays qui forme deux générations différentes, sous le même drapeau. Un jour, elles se retrouveront, sans doute, pour se demander pourquoi elles ne parlent plus la même langue. À fakoudou !
Et je me demande, moi qui n’ai plus l’âge de croire aux fins heureuses, comment tout cela va finir. Peut-être que ça ne finira jamais vraiment, ici. Peut-être que le changement promis n’est qu’un simple remplacement de gestionnaires derrière les mêmes bureaux. Hé kéla !
Alors, on apprend simplement à vivre à côté de l’attente, comme on vit à côté d’un voisin bruyant qu’on ne peut pas expulser. On ne s’effondre pas chez nous. On se rétrécit, patiemment, génération après génération, en gardant le sourire pour les photos. À fakoudou !
Sambégou Diallo

