Depuis 2025, Washington et l’Europe ne cherchent plus à expulser les migrants chez eux, mais en Afrique. Contre de l’argent. Un nouveau marché de la déportation est ainsi né, à bas bruit.

Dans le tumulte des guerres et des déchirements africains entre néo-panafricains et valets supposés de l’impérialisme, l’Afrique se positionne à bas bruit, effectivement, comme une décharge migratoire. Washington a même créé un bureau pour ça en mai 2025 : l’Office of Remigration. 15 fonctionnaires dont le seul travail est de faire le tour de l’Afrique pour proposer un marché. 49 pays démarchés selon le New York Times. Le marché est simple : vous prenez nos déportés, on vous paye.

Ce marché de la déportation est libellé comment ?

Il est libellé en dollars et parfois en facilité de visa. Pour le modeste royaume d’Eswatini, 5,1 millions de dollars, soit moins de 0,3% de son budget 2026, pour un premier contingent de cinq personnes, extensible. Pour la richissime Guinée équatoriale, un peu plus de 7,5 millions de dollars, pour une quarantaine de personnes, selon l’Associated Press, parquées dans un hôtel de la famille Obiang, transformé en prison : L’Hôtel Bamy.

Pour le Rwanda, montant confidentiel, estimé à 7,5 millions par le Sénat américain pour 250 personnes annoncées. Au Cameroun, protocole de 400 millions, mais c’est un paquet global incluant l’aide santé. Qui a signé ? Neuf pays à ce jour : Eswatini, Rwanda, Ghana, Soudan du Sud, Ouganda, Cameroun, Guinée équatoriale et la RDC depuis avril 2026. En droite ligne des Accords de Washington pour la paix avec le Rwanda. Le triptyque est clair : paix, minerais, migrants.

L’Europe n’est pas en reste

L’Italie a ouvert la voie avec l’Albanie. Dans son sillage, en juin, l’UE a voté une règle historique ouvrant la possibilité d’expulser un demandeur d’asile vers un pays avec lequel il n’a aucun lien, pourvu qu’il y ait un accord. Fin août, Allemagne, Autriche, Danemark, Grèce, Pays-Bas sont allés à Kigali pour négocier le premier « hub », un centre de retour européen en Afrique.

Quelles sont les dispositions qui encadrent tout ça ?

Pour l’essentiel, ces expulsions sont couvertes par des décrets. Aux États-Unis, Trump use de l’executive agreement. Pour contourner l’obligation de notifier le Congrès 60 jours après, le département d’État invoque les « non-binding instruments », des protocoles sécuritaires non contraignants. En Afrique ? Aucun parlement n’a été saisi. Les acceptations sont opérées par décret ou parfois par un simple communiqué, comme en RDC. Il y a quelques protestations : les avocats swazis ont attaqué la décision du roi Mswati III, en invoquant un coup de force sans consentement parlementaire. En RDC, la société civile dénonce un accord opaque dans un pays qui a déjà 6 millions de déplacés internes. C’est le retour de ce qui avait nourri la haine des néo-panafricains contre la France : des accords secrets, imposés aux exécutifs, faibles ou cupides, sans le peuple, contre de l’argent.

Pourquoi ce silence ?

Peut-être le double standard. L’indignation contre les accords secrets est gélatineuse selon qu’il s’agit des forts, Américains et Russes, ou des faibles, l’Europe et la France. Ces deals sont simples : « Vous payez, on prend vos indésirables », sans contrepartie contraignante sur les droits. Les déportés, parfois en quasi incarcération, subissent bastonnade et ré-expulsion vers leur pays d’origine au péril de leur vie. Ce que les avocats appellent le « chain refoulement » ou « refoulement indirect en cascade ».

Si le panafricanisme, c’est défendre la dignité humaine contre les accords secrets, alors il doit s’appliquer à Washington, à Moscou comme à Paris. Sinon, c’est du panafricanisme à la carte.

Par :Ahmed Newton Barry RFI