Partie I — La construction sociale de l’altérité

Mots-clés : xénophobie, Guinée, Sénégal, migration, Peuls, nationalité, altérité.

Introduction

Les relations entre la Guinée et le Sénégal s’inscrivent dans une histoire ancienne, marquée par des circulations humaines, des échanges économiques et des liens familiaux et culturels. Ces relations favorisent des formes de proximité entre les populations, mais elles n’empêchent pas l’apparition de tensions autour de l’origine nationale, de l’appartenance ethnique et de la reconnaissance sociale.

Dans ce contexte, la xénophobie ne se manifeste pas uniquement par un rejet explicite des étrangers. Elle peut également prendre la forme de soupçons, de distinctions entre groupes ou de remises en question de la légitimité d’une personne à appartenir à la société dans laquelle elle vit.

Cet article propose une approche anthropologique de ces mécanismes à partir de trois témoignages anonymisés : celui d’une femme d’origine guinéenne vivant entre la Guinée et le Sénégal, celui d’un homme d’origine guinéenne naturalisé sénégalais et celui d’un informateur sénégalais. Ces récits ne prétendent pas représenter l’ensemble des expériences vécues par les personnes d’origine guinéenne au Sénégal. Ils permettent plutôt d’examiner comment se construisent les frontières entre le « nous » et les « autres », comment l’origine peut peser sur la reconnaissance sociale et comment des appartenances plurielles se vivent au quotidien. L’analyse est organisée en trois parties : la construction sociale de l’altérité, les rapports entre nationalité et reconnaissance, puis les appartenances plurielles, l’intégration et les relations quotidiennes.

1. La xénophobie et la construction sociale de l’altérité

D’un point de vue anthropologique, l’étranger n’est pas seulement celui qui vient d’un autre pays. Il est aussi celui que la société désigne comme différent, à partir de critères qui peuvent être nationaux, ethniques, culturels ou sociaux. La frontière entre les personnes considérées comme membres légitimes d’une communauté et celles qui sont perçues comme extérieures n’est donc pas toujours déterminée par le statut juridique. Elle se construit également dans les interactions quotidiennes et les représentations collectives.

Les travaux de Fredrik Barth (1969) permettent de comprendre que les frontières entre groupes ne reposent pas nécessairement sur des différences culturelles absolues. Elles se maintiennent aussi à travers les distinctions que les individus établissent entre eux et les autres. Dans le contexte sénégalais, cette perspective invite à examiner comment l’origine guinéenne peut devenir un marqueur social, y compris lorsque les personnes concernées partagent des langues, des pratiques culturelles ou des liens familiaux avec la population sénégalaise.

Les recherches d’Ato Kwamena Onoma (2020) illustrent cette problématique en étudiant les formes de xénophobie visant des migrants peuls d’origine guinéenne au Sénégal pendant l’épidémie d’Ebola, et en montrant l’importance de la proximité sociale dans la manière dont ces migrants peuvent être ciblés.

L’un des témoignages recueillis souligne précisément la différence entre l’origine nationale et l’appartenance ethnique. L’homme naturalisé sénégalais estime que les personnes visées ne sont pas nécessairement tous les Guinéens, mais plus particulièrement les Peuls originaires de Guinée :

« Au Sénégal, on s’attaque beaucoup plus aux Peuls de Guinée, et pas aux Guinéens en général. »

Cette déclaration exprime la perception d’une distinction au sein même d’une population étrangère. Elle suggère que les représentations de l’étranger ne se fondent pas exclusivement sur la nationalité, mais peuvent se combiner avec des catégories ethniques. Il convient toutefois de considérer cette affirmation comme le point de vue d’un témoin, et non comme une généralisation valable pour l’ensemble de la société sénégalaise.

La xénophobie apparaît ainsi comme un phénomène relationnel : elle se manifeste lorsque certaines différences deviennent des critères de mise à distance, de suspicion ou d’exclusion. Des personnes peuvent partager des références culturelles et entretenir des relations anciennes avec leur environnement tout en étant renvoyées à une origine considérée comme extérieure.

2. Nationalité, origine et reconnaissance sociale

La nationalité constitue un statut juridique qui définit les droits et les devoirs d’un individu envers un État. Toutefois, l’obtention de cette nationalité ne garantit pas toujours une reconnaissance sociale complète. Une personne peut être juridiquement citoyenne d’un pays et continuer à être perçue comme étrangère en raison de son origine familiale ou de son appartenance ethnique.

Le témoignage de l’homme naturalisé sénégalais met en évidence cette tension. Il affirme :

« Je suis naturalisé, donc je suis Sénégalais. J’ai tous mes papiers et j’ai le droit de vote au Sénégal. »

Il ajoute : « J’ai pris cette nationalité parce que j’aime le pays. »

Ces propos montrent l’importance qu’il accorde à son statut juridique et à son attachement au Sénégal. Sa naturalisation représente pour lui une reconnaissance officielle de son appartenance nationale. Pourtant, son expérience témoigne du fait que cette reconnaissance administrative peut entrer en contradiction avec la manière dont certains individus le perçoivent.

Les Présidents sénégalais et guinéens Bassirou Diomaye Faye et Mamadi Doumbouya à Conakry

Il rapporte notamment un échange survenu à l’aéroport au cours duquel son identité sénégalaise aurait été contestée : « Tu n’es pas Sénégalais. Il n’y a pas de Peul sénégalais. On t’a donné des papiers sénégalais. »

Si ces paroles rapportées reflètent bien la situation vécue par le témoin, elles révèlent une conception de l’appartenance nationale dans laquelle l’origine ethnique est considérée comme incompatible avec la citoyenneté sénégalaise. L’identité administrative est alors mise en doute au nom d’une représentation de ce que devrait être un Sénégalais.

Cette situation souligne une distinction fondamentale entre citoyenneté juridique et reconnaissance sociale. La première repose sur le droit; la seconde dépend aussi des représentations et des interactions. La naturalisation peut donc ne pas suffire à effacer les frontières symboliques qui associent une personne à son pays d’origine.

L’expérience rapportée ne permet pas, à elle seule, de conclure que les personnes naturalisées d’origine guinéenne sont systématiquement confrontées à ce type de situation. Elle met néanmoins en évidence un mécanisme possible de mise à distance, dans lequel l’origine continue de primer sur le statut juridique.

La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si une personne possède la nationalité sénégalaise, mais aussi si cette appartenance est reconnue par les autres dans les situations concrètes de la vie sociale.

3. Appartenances plurielles, intégration et relations quotidiennes

Les témoignages recueillis montrent également que les relations entre les personnes d’origine guinéenne et la société sénégalaise ne se résument pas à des expériences de rejet. Elles sont traversées par des liens affectifs, des pratiques de solidarité et des formes d’appartenance qui dépassent les frontières nationales.

La femme d’origine guinéenne décrit cette proximité en ces termes : « Je vis entre les deux pays, le Sénégal et la Guinée. » Elle considère le Sénégal comme son « deuxième pays » et affirme : « Même si je suis pour la Guinée, je souhaite aussi le bien du Sénégal. »

Son témoignage exprime une appartenance plurielle dans laquelle l’attachement à la Guinée n’exclut pas une proximité affective avec le Sénégal. L’identité n’apparaît pas ici comme une réalité exclusive : il est possible de se sentir lié à plusieurs espaces nationaux, notamment lorsque les trajectoires personnelles et familiales se construisent de part et d’autre d’une frontière.

La même informatrice rappelle l’ancienneté des relations entre les deux pays : « Ce qui se passe, c’est que nous sommes unis par l’histoire. Cela n’a pas commencé hier. »

Cette remarque renvoie à des liens historiques et sociaux qui ne peuvent être réduits aux frontières politiques contemporaines. Les mobilités, les relations familiales et les échanges entre les populations ont contribué à créer des espaces de proximité dans lesquels l’origine nationale ne constitue pas nécessairement un obstacle aux relations quotidiennes.

Le témoignage de l’informateur sénégalais apporte un autre éclairage. Il souligne la difficulté de distinguer certaines personnes en fonction de leur seule apparence ou de leurs pratiques culturelles : « Il y a aussi des Peuls qui sont sénégalais et qui ne sont pas à confondre avec les Guinéens. Si vous nous voyez ensemble, vous ne vous rendez même pas compte qu’ils sont étrangers, parce que, pour moi, je ne les considère pas comme des étrangers. »

Ces propos témoignent d’une représentation inclusive de l’appartenance, dans laquelle la proximité sociale peut atténuer la distinction entre nationaux et étrangers. Ils rappellent également que l’appartenance ethnique ne correspond pas mécaniquement à une nationalité particulière : les Peuls, par exemple, appartiennent à plusieurs espaces nationaux d’Afrique de l’Ouest.

Le même informateur estime toutefois que certaines personnes originaires de Guinée « ne veulent pas s’intégrer à la société sénégalaise ». Cette appréciation doit être comprise comme son interprétation personnelle de certaines situations. Elle ne saurait être considérée comme une caractéristique générale des personnes d’origine guinéenne. Elle montre néanmoins que les perceptions de l’intégration peuvent varier selon les individus et que les relations entre groupes sont façonnées par des attentes réciproques concernant les comportements, la participation sociale et le sentiment d’appartenance.

Yassine Kervella-Mansaré

Ces témoignages mettent ainsi en évidence une réalité ambivalente. La proximité culturelle et historique peut favoriser l’inclusion, mais elle n’empêche pas l’apparition de jugements ou de distinctions. Les personnes d’origine guinéenne peuvent être considérées comme proches, intégrées ou familières dans certaines situations, puis renvoyées à leur statut d’étrangères dans d’autres.

L’intégration ne peut donc pas être envisagée comme un processus uniforme, ni comme une responsabilité reposant exclusivement sur les personnes migrantes. Elle dépend également de la capacité de la société d’accueil à reconnaître des appartenances multiples et à distinguer les individus des représentations collectives associées à leur origine.

Conclusion

L’analyse des trois témoignages permet d’aborder la xénophobie envers les personnes d’origine guinéenne au Sénégal comme un phénomène qui se construit à travers les représentations sociales, les frontières symboliques et les expériences quotidiennes. Les récits montrent que la nationalité juridique, l’origine ethnique et la reconnaissance sociale ne coïncident pas toujours.

Le témoignage de l’homme naturalisé sénégalais met en évidence la possibilité d’une contestation de l’appartenance nationale malgré l’obtention de la citoyenneté. Celui de la femme vivant entre la Guinée et le Sénégal souligne, au contraire, la possibilité d’un attachement à plusieurs espaces nationaux. Enfin, le regard de l’informateur sénégalais révèle à la fois des formes de proximité et des attentes concernant l’intégration.

Ces expériences ne permettent pas de généraliser à l’ensemble des relations entre les populations guinéenne et sénégalaise. Elles montrent cependant que l’étranger n’est pas défini uniquement par les frontières administratives : son statut se construit aussi dans les interactions et dans les manières de reconnaître ou de contester son appartenance.

D’un point de vue anthropologique, l’enjeu consiste donc à comprendre comment les différences deviennent, dans certaines circonstances, des frontières sociales, alors même que les histoires, les pratiques et les relations quotidiennes rapprochent les populations. Cette approche invite à considérer la xénophobie non comme une attitude uniforme, mais comme un phénomène situé, dont les formes varient selon les contextes et les relations entre les individus.

Bibliographie

Barth, Fredrik (dir.). 1969. Ethnic Groups and Boundaries: The Social Organization of Culture Difference. Bergen : Universitetsforlaget ; Londres : George Allen & Unwin.

Onoma, Ato Kwamena. 2020. « Xenophobia’s Contours During an Ebola Epidemic: Proximity and the Targeting of Peul Migrants in Senegal ». African Studies Review, 63(2), 353–374. https://doi.org/10.1017/asr.2019.38.

Par Docteure Yassine Kervella-Mansaré

Anthropologue africaniste