La décision de la CEDEAO de lever toutes les sanctions contre la Guinée et de réintégrer le pays dans l’ensemble de ses instances marque un tournant révélateur dans l’évolution de l’organisation : celui d’un glissement du principe vers le pragmatisme, et parfois même vers une forme de renoncement. L’institution, jadis perçue comme un rempart régional contre les changements anticonstitutionnels de gouvernement, semble désormais entériner un nouveau modèle: si un coup d’État est suivi d’une élection suffisamment présentable, il devient acceptable.
Ce qui interpelle d’abord, c’est la vitesse avec laquelle le processus de « normalisation » a été validé. En théorie, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest défend un ordre constitutionnel fondé sur la limitation des mandats, le respect des droits politiques et la préservation du pluralisme. En pratique, elle considère qu’une transition est « réussie » dès lors qu’un référendum et une élection se déroulent sans chaos apparent, même si les conditions politiques sont verrouillées, l’opposition est neutralisée et que le résultat final relève plus de la mise en scène que de la saine compétition.
Cette décision envoie un message limpide, mais paradoxal : la forme suffit à absoudre le fond. Un uniforme militaire peut se métamorphoser en costume présidentiel, à condition que l’opération se déroule proprement, avec un bulletin de vote en guise de vernis démocratique.
La victoire du pragmatisme sur les principes
Il serait naïf de croire que la CEDEAO agit par conviction. Ce choix révèle plutôt un calcul politique. Depuis plusieurs années, l’Organisation accumule les revers face aux juntes de la région. Les bras de fer avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont montré les limites de son influence. Face à cette série d’échecs, la tentation est grande de privilégier l’apaisement, voire la résignation.
La Guinée devient alors la transition « réussie », le cas d’école que l’on brandit pour prouver que la voie du retour à l’ordre constitutionnel fonctionne. Même si le processus ressemble davantage à une autolégitimation qu’à une restauration démocratique authentique.
En réalité, la CEDEAO entérine une équation dangereuse : coup d’État + transition contrôlée + élection maîtrisée = réhabilitation complète. Cette équation crée un précédent régional. Elle devient une sorte de manuel non écrit pour les futures juntes. Prenez le pouvoir par la force, organisez un référendum que vous encadrez, organisez des élections que vous dominez et vous serez réintégrés avec ovations.
L’hypocrisie n’est même plus dissimulée : on félicite le retour à l’ordre constitutionnel sans s’interroger sur la nature de cet « ordre », sur l’environnement politique qui l’entoure, ni sur la capacité réelle des citoyens à choisir librement.
La décision de la CEDEAO sera peut-être célébrée comme une victoire diplomatique. Ce qui vient d’être officialisé n’est pas simplement la levée de sanctions : c’est la reconnaissance tacite qu’un coup d’État bien emballé peut devenir un processus politique valable.
La CEDEAO ouvre ainsi une ère nouvelle, mais pas celle qu’elle prétend. Une ère où la démocratie n’est plus un idéal, mais une formalisation superficielle, un emballage premium pour légitimer des trajectoires de pouvoir issues de la force.
Mandjou Kouyaté


