Il y a des nouvelles qu’on lit deux fois, parce que la première ne veut pas entrer. Souleymane Diallo s’en est allé. Il était le fondateur du Lynx, un journal satirique guinéen.
Je suis sénégalais, mais c’est à Conakry que je suis devenu un boulimique de lecture avec un penchant prononcé pour la satire.
Chaque lundi, j’allais guetter au kiosque le félin à l’œil ouvert. Le journal passait de main en main, on en lisait des passages à voix haute, on riait dans les cours communes. C’est là que j’ai compris ce que j’aimais faire. Lire. Écrire. Mordre en souriant mais aussi en regardant le théâtre de nos sociétés burlesques.
Le Lynx m’a appris la seule chose qui vaille dans ce métier, qu’on peut dire les choses les plus graves sans jamais prendre le ton grave, que le rire bien aiguisé coupe plus net que la colère. Je suis devenu journaliste, et amoureux de la satire, à cause d’un journal acheté au coin d’une rue de Conakry.
J’écris ces lignes depuis Dakar, ma région, celle où je suis rentré et où je vis. La Guinée s’est éloignée comme s’éloignent les pays qu’on a aimés en passant. Mais Le Lynx, lui, n’a pas bougé. Il est resté mon souvenir le plus vivace, le dernier fil qui me relie encore à Conakry. C’est sans doute pour cela que la mort de son fondateur me touche comme une nouvelle de famille.
Et puisqu’il faut rendre les hommages dans le bon ordre, laissez-moi vous présenter quelqu’un que vous connaissez peut-être sans le savoir. Il s’appelait Williams Sassine. Romancier guinéen reconnu ailleurs et longtemps ignoré chez lui, il avait l’âme d’un éternel étranger, partout, jusque dans son propre pays. C’est Le Lynx qui lui a donné une place quand personne n’en voulait. Il y tenait chaque semaine une chronique au titre qui lui ressemblait, la Chronique Assassine, et sa plume était si vive que sa page devint la plus lue du journal.
Je repense à tout cela ce soir, loin de Conakry.
Je n’ai connu ni l’un ni l’autre. Et pourtant je leur dois à peu près tout. L’idée qu’un journal puisse être un acte de courage déguisé en plaisanterie. Qu’on puisse aimer un pays, même celui d’un autre, au point de s’en moquer tendrement chaque lundi sans jamais désespérer qu’il s’améliore.
Le félin a fermé un œil. Il lui en reste un, grand ouvert. Repose en paix, Yala-le-Gros-Lynx ! La page est noire ce lundi, mais elle paraîtra encore. Et quelque part à Dakar, un de tes lecteurs d’autrefois salue ta mémoire.
Alexandre Gubert Lette

