J’ai eu la rare opportunité et le privilège d’avoir dans mes relations amicales serrées avec des aînés de la presse guinéenne, avec lesquels j’étais à tu et à toi : Pathé Diallo, Mamadou Dia, Ansoumane Bangoura, Diallo Souleymane… Auparavant, Abdoulaye Sankara-Maco s’en était aussi allé. Le riche témoignage le concernant a trouvé le moyen de disparaître comme par miracle. Mais ce n’est que partie remise.
À l’évènement du Comité Militaire de Redressement National le 3 avril 1984, l’opinion publique était divisée entre les nostalgiques et ceux qui aspiraient au changement avec le CMRN. Les survivances étaient tenaces et coriaces comme les mauvaises herbes qui poussent entre les pavés des changements. C’est dans ce trou que la presse indépendante favorable au changement a vu le jour dans les années 1992 : L’Évènement de Guinée, Le lynx, L’Indépendant… pour ne citer que ceux-là.
Le Lynx suivant une ligne éditoriale satyrique, a commencé à enquiquiner le colonel Lansana Conté. Certaines livraisons du journal en provenance d’Abidjan (Les premiers numéros du Lynx étaient imprimés en Côte d’Ivoire) furent refoulées par avions. Les conseillers de Lansana Conté l’ont dissuadé, il a fini par accepter. Et comme la satire est l’art de marcher sur le pied de quelqu’un sans qu’il ne hurle, Lansana Conté a pris acte des caricatures de Oscar, en disant qu’il est plus beau que ça. Il a accepté même une caricature le croquant avec l’avion Air-Guinée sur la tête, plastronnant en soussou qu’il va le bazarder.
Chez Madame-T, où les fonctionnaires et journalistes venaient se restaurer au tarif syndical, j’étais aussi fréquent à cause du Doyen Pathé Diallo. Assan Abraham Kéita, Thierno Diallo, Prosper Doré, tous du Lynx, y venaient également. C’est Thierno Diallo de l’OGDH, de son nom Abdoul Gadiri, qui m’a adressé la parole en premier, en soussou, comme à une vieille connaissance. Finalement, il finit par franchir le Rubicon en m’appelant « Le chinois qui parle bien Français ». À mon tour je l’appelais « Le peul qui parle bien soussou ». Étant de Boké, il parlait le soussou presque sans accent.
C’est ce Thierno qui m’a demandé de faire un article pour Le Lynx. Après deux ou trois envois, le suivant titré « Négritude-Négrattitude », dans ce papier, je dénonçais ceux qui avaient adopté et vanté la négritude aux temps de Senghor et de Aimé Césaire et qui s’insurgent actuellement qu’on les appelle « nègres ». L’article fut publié dans la « Chronique Assassine ». A la parution, Assan Kéita était venu avec triomphe chez Madame-T. Il ne cessait de se le répéter : « J’avais dit que c’est Moïse ! ». Probablement, il y a eu tiraillement pour le plaquage de l’article à la Chronique, et les lecteurs en avaient fait écho favorable.
Il faut dire que la Chronique Assassine avait de nombreux postulants : Sambri Sako de Bokoro, Ahmed Tidiane Cissé, Mohamed Baba Sylla et deux ou trois autres se disputaient l’espace…
La première fois que je me suis trouvé avec Diallo Souleymane, c’était dans le couloir donnant à son bureau. Assan Kéita était assis. Souleymane a dit en sortant : « Ah ! c’est le fameux Moïse en question ! », je lui avais répondu du tic au tac : « Et vous, vous êtes le gros Lynx à lunettes ! », une subtilité de Williams Sassine. Il a gloussé de rire. Il tenait une feuille de papier du bout des doigts, comme si elle contenait quelque chose de sale et d’exécrable, les corrections dépassaient le contenu de l’article. Je lui demande : « Tout ça ! », il me répondit : « Ouais ! » avant de se diriger vers la saisie. À son retour, il m’a demandé si Sylla (Aboubacar Sylla, le fondateur du groupe L’Indépendant et l’Indépendant-Plus) accepte que j’écrive chez eux. Je lui dis que je n’ai de contrat avec personne. La rédaction de l’Indépendant m’a déjà plusieurs fois demandé d’être du comité de rédaction et d’être dans l’ours, je n’ai pas donné mon accord. Je veux avoir les coudées franches et être libre d’écrire où je veux …
En 2005, RFI de Alain Foka était à Conakry. La veille, j’étais chez Madame-T avec des amis. Les vendredis étaient parfumés, à l’époque. Je reçus un appel à 22 heures me disant que je suis invité sur RFI le lendemain à 8 heures, à l’esplanade du Stade du 28 septembre pour une émission. Le lendemain matin à 8 heures, Thierno Dayédio, le rédacteur en chef, me demanda si je suis déjà au Stade. La pénurie de carburant se posait à Conakry, et le véhicule de la maison était à sec. Providence, mon animateur de bar venait, la veille, de recevoir une voiture mise en taxi pour faire le « clando ». Il était venu mettre de l’eau dans son radiateur. Sans cette providentielle occasion, j’eus manqué l’émission, et ça allait jaser.
Toute la nouvelle presse était devant l’émission. Alain Foka a demandé à combien d’exemplaires nous tirons par semaine. J’avais hasardé 3 000. Souleymane avait émis un petit grognement de doute. Je lui avais fait une petite bourrade discrète dans les côtes, comme à un égal, pour le supplier au silence. Il a obtempéré.
Je n’étais rien à l’Indépendant. On m’a demandé ma fonction, Dayédio m’avait auparavant suggéré de me présenter comme « Conseiller de la rédaction ». Il m’était encore arrivé d’être dans mes petits souliers : Invité par l’ambassade de Chine à Conakry pour le 5ème sommet des officiels de la presse africaine, on avait demandé un passeport de service. Je suis allé voir Tibou Kamara, il était ministre de la communication et des PTT, il m’avait fermé la porte. Finalement, l’ambassade m’avait demandé mon passeport civil…
À l’hôtel Noom, où Guineenews fêtait ses 20 ans, Souleymane avait accepté de faire des selfies avec moi, se soumettant aux contraintes et caprices de la technique….
La dernière fois (30 octobre 2022), c’était au chapiteau ; la presse avait organisé une cérémonie de reconnaissance pour l’ensemble de ses œuvres, je l’avais félicité. Il m’a dit : « C’est toi qui reste ! »
Yala-le-Gros-Lynx à lunettes s’en est allé. Je suis sûr d’une chose, ce que Diallo Souleymane a accepté avec moi, il ne l’a accepté avec personne d’autre, et cela en dehors de tout.
Espérons que son idée perpétue, et que surtout le Groupe Lynx-Lance lui survive pour longtemps encore.
Dors en paix, vieux frère et illustre ami !
Moïse Sidibé

